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DOSSIER NOIR DU GAULLISME

 

INTRODUCTION

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A l'occasion d'un discours officiel à Verdun, lors de l'inauguration du monument aux combattants musulmans pour la commémoration de la bataille de Verdun le Président Chirac a cru bon de ranimer les braises de la haine en parlant de la trahison du Maréchal Pétain en 1940 alors qu'il pouvait, arrivé au terme de son mandat et de sa vie politique, clore définitivement le chapitre d'une terrible guerre civile, tout simplement en ramenant le Maréchal Pétain à Douaumont

Les jeunes générations ont pu ne pas attacher d'importance à cette phrase mais les témoins et acteurs des tristes événements consécutifs à la défaite française de juin 1940 ne peuvent pas laisser passer cet intolérable mensonge propagé par les archéo et néogaullistes qui depuis 60 années ont falsifié l'Histoire et mis la vérité sous le boisseau.

Nous pensons qu'il est temps d'ouvrir le «Dossier noir du gaullisme» et dire la vérité, toute la vérité...D'une manière synthétique, mais avec des références à des documents, permettant d'approfondir, si on le désire, les circonstances et le climat des événements

Les thuriféraires et profiteurs du gaullisme ont pu propager à loisir la thèse d'un De Gaulle sauveur de la France en 1945, à l'égal de Jeanne d'Arc ....puis celle d'un restaurateur de la grandeur nationale en 1958. Cela leur était facile puisqu'ils ont pratiquement occupé le devant de la scène durant la dernière moitié du siècle passé en exerçant des pressions de toutes sortes non seulement sur la pensée mais aussi sur les personnes. Rappelons les tristes exploits de leurs barbouzes et n'oublions pas qu'ils avaient accoutumé de dire, en s'en vantant, que «les gaullistes comme les loups chassaient en meute.»

Mais hélas la saga gaulliste, telle qu'on la raconte, est très loin de la vérité historique, pour ne pas dire qu'elle est pleine de menteries, et une infinité de personnalités, témoins ou acteurs directs dans les événements ont eu le loisir de dire leur vérité dans des ouvrages qui, comme on le devine, ont davantage bénéficié de poursuites et de tracasseries que de publicité.

Ce sont les pages les plus éclairantes de ces divers livres, méconnus ou peu connus, que nous désirons rassembler dans ce «Dossier noir du Gaullisme»

Et tout d'abord chronologiquement nous commençons par le chapitre XII de l'un des premiers d'entre eux, celui de Louis Rougier, témoin de premier plan, publié à l'étranger en 1946, parce qu'il éclaire crûment le personnage, dépeint d'un pinceau réaliste le processus de naissance du gaullisme, démontre la réalité de ses méfaits et se révèle prophétique en ce qui concerne le comportement du personnage et les événements futurs. Avec ce livre nous avons un réquisitoire implacable mais réaliste de la malédiction gaulliste pour notre pays.

Comme épigraphe parmi les plus mesurées, concernant De Gaulle, nous citerons simplement le Général Weygand qui l'avait bien jugé :«Un militaire, mais pas un soldat...Un catholique mais pas un chrétien... mais avant tout: un imbécile !.»

PS

Ce dossier est le «dossier noir» du gaullisme. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne puisse pas y avoir de dossier blanc. Mais il n'était pas dans notre propos de nous occuper de ce dernier. Car les hagiographes et les thuriféraires ont été légions dans cette tâche. Rien de ce qui se fait et se réalise n'est jamais totalement noir ou totalement blanc. Et par ailleurs souvent «le diable porte pierre». Cependant de notre point de vue et après expérience et enquête il nous apparaît que le dossier noir pèse infiniment plus lourd à cause des malheurs que le gaullisme a engendré pour des millions de personnes et du sang qu'il a fait couler.... Et en particulier à cause des horribles et impardonnables massacres d'Alger et d'Oran en 1962, comme celui des harkis abandonnés dont De Gaulle est personnellement et sciemment responsables...  

SOMMAIRE

 

Gaullisme

1- De Louis Rougier, Mission secrète à Londres - Les accords Pétain-Churchill (La Diffusion du Livre - Bruges)....cliquer

Chap XII Le Bilan du Gaullisme

2- Du Vice-Amiral Muselier, De Gaulle contre le Gaullisme (Editions du Chêne- Paris)....cliquer

Conclusion

3- Lettre de Londres de Pierre Brossolette au Général De Gaulle le 2 novembre 1942....cliquer

4- Chronique brève des événements du 8 novembre 1942 en AFN....cliquer

5- L'assassinat de l'Amiral Darlan....cliquer

6- La tentative d'assassinat de Giraud....cliquer

7- Lettre de Lemaigre Dubreuil à De Gaulle en mai 1944.... cliquer

8- Attentat contre le Général Salan - Affaire du Bazooka....cliquer

9- Moi vivant, jamais le drapeau FLN ne flottera.....cliquer

10- L'affaire Si Salah....cliquer

11- Le Massacre gaulliste du 26 mars 1962 à Alger....cliquer

12- Le Massacre gaulliste du 5 juillet 1962 à Oran....cliquer

13- Les Barbouses au temps du Gaullisme.... cliquer

14- Témoignage d'un capitaine....cliquer

15- Témoignage sur les Harkis du sous-lieutenant J.Vogelweith sorti de l'école de Cherchel ( communiqué en octobre 2016).....cliquer

16 - De Gaulle classifié dans la Galerie des traitres de l'Histoire de France .....cliquer

17- De Gaulle d'accord avec les Anglais pour l'élimination de la marine française à Mers-El-Kébir en 1940....cliquer

18- Débarquement US en AFN 8 novembre 1942 à 0h55....cliquer


 

LOUIS ROUGIER

MISSION SECRETE À LONDRES

Les accords Pétain-Churchill

Chapitre XII

LE BILAN DU GAULLISME

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Quelles furent les réactions des milieux officiels français à mes révélations; quel usage en firent-ils ? C'est ce que je ne devais apprendre que par la suite.

1. - La requête du général de Gaulle

 Le 8 mars 1945, je me trouvais dans ma chambre au Ritz-Carlton à Montréal, lorsque à huit heures du soir le téléphone retentit. Le commandant Jacques Chevalier, en charge du bureau du D. G. E. R. à New-York, m'avisait qu'il était dans le lobby de mon hôtel. Il venait de faire le voyage New-York-Montréal pour une affaire d'extrême urgence. Il était porteur d'un télégramme du Chef de son service à Paris, alors M. Soustelle. Le télégramme déclarait que le général de Gaulle était au courant des Accords Pétain-Churchill depuis deux ans; qu'il désirait en faire usage dans un but d'apaisement national; qu'il ne pouvait le faire faute de pièces à conviction. En conséquence, l'officier en question était prié de m'approcher, de tâcher d'obtenir de moi mes documents et le télégramme concluait : « attachons grande importance à la réussite de cette mission. »

De la sincérité du commandant Chevalier je n'avais aucune raison de douter. Le service auquel il appartenait, le D. G. E. R. (Direction générale d'Etudes et des Recherches), n'était qu'une métamorphose verbale du D. G. E. R de Londres de sinistre mémoire.

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On l'appelait couramment « la Gestapo gaulliste ». On mettait sur son compte des emprisonnements ilicites, des chambres de torture révélées par le procès Dufour à Londres, des disparitions de personnes, des résistants, tel Vautrin, livrés aux Allemands parce qu'ils risquaient de porter ombrage au grand chef, sans compter les listes noires dont la confection occupait particulièrement les loisirs du prédécesseur de Chevalier, le commandant Bienvenue. Le D. G. E. R., disposant d'énormes crédits, rayonnait partout, doublait les services civils, était-t-il l'œil omniprésent du Général? J'en connatssais fort bien le mécanisme, pour avoir étudié l'Ovra en Italie, la N. K. V. D. en Russie et la Gestapo en Allemagne. Cependant, je ne m'étais pas refusé à recevoir le nouveau titulaire du poste, dont on disait le plus grand bien.

Cet officier, qui me parut exemplaire, avait tout de suite gagné ma confiance par la sûreté de son jugement. Introduit chez moi par un ami commun, deux jours avant la déposition de M, Flandin, il m'avait dit : « Je me suis tendu compte qu'il existe une Anti-France aux Etats-Unis qui s'appelle France Forever. C'est un abcès purulent. Le service d'information de Robert Valeur est pire encore. Voulez-vous m'aider à révéler la vérité au gouvernement ? » Il croyait à de Gaulle; mais à un de Gaulle maI informé, mal entouré, mal conseillé. Il suffirait de lui ouvrir les yeux sur toutes les turpitudes qui se commettaient en son nom, pour qu'il avisât, pour qu'il sévit, pour qu'il remit tout en ordre. Au reste, pouvait-on douter des intentions du Général? Ne voulait-il pas en finir avec tous les excès qui se commettaient au nom de la Résistance? Ne prêchait-il pas la réconciliation des Français? N'avait-il pas déclaré, en recevant une délégation du C. N. R. :« La Résistance est terminée; vous ne représentez rien. » N'avait-il pas dit à l'Assemblée consultative, le 26 décembre 1944, en réponse à une attaque contre Jeanneney : « Il n'y a personne ici qui n'ait servi la Patrie et la République; mais, en 1941, on pouvait avoir des conceptions différentes sur le service de la Patrie »? Comment me serais-je dérobé à une requéte qui comblait tous mes vœux et allait au-devant de mes plus chers désirs?

Je promis donc d'adresser personnellement les photographies de

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mes documents au Général, en les accompagnant de commentaires et d'une lettre d'envoi, où je lui dirais tout ce que j'avais sur le cœur. Quand je l'eus écrite, je la lus au Commandant, ne voulant pas qu'il prît la responsabilité de l'expédier s'il ne l'approuvait pas. « N'en retranchez pas une virgule », me répondit-il, « pour une fois que l'on dit la vérité au Général »!

M, Soustelle accusa réception des documents par cette formule laconique «Reçu documents. Vive satisfaction. » Comment n'eussé-je pas interprété cette satisfaction dans le sens le plus favorable? Fin juin, le commandant Chevalier me fit rencontrer le colonel Manuel, alors en tournée aux Etats-Unis. Le colonel Manuel me raconta comment il avait remis, lui-même, ma lettre et mes documents entre les mains du Général qui les avait longuement étudiés. « Nous étions convaincus depuis longtemps de l'existence de vos accords et je vais vous en donner une preuve que vous ignorez. A la fin d'octobre, Churchill nous a donné la consigne à Carlton Gardens de ne plus attaquer la personne du Maréchal à la radio. Tout le monde s'en étonnait et nous avions bien compris qu'un accord secret venait d'être passé. »

 

Il. - Ma convocation comme témoin

 

Toutefois, le silence des Officiels à Paris m'intriguait. J'avais demandé au colonel Manuel « Ne pensez-vous pas que je ferais bien d'aller à Paris pour éclairer nies compatriotes? - N'en faites rien, m'avait-il répondu avec vivacité; les communistes vous feraient votre affaire, en déclarant que c'est nous. Nous ne pourrions pas vous surveiller toute la journée. » Je savais que les « accidents » étaient frèquents à Paris. Les communistes disaient « ce sont les gaullistes », les gaullisies répliquaient « ce sont des communistes», ce qui laissait supposer des mœurs communes.

Je reçus, deux jours avant l'ouverture du procès Pétain, un coup de téléphone du Consul général de New-York. La défense me citait comme témoin. Au cas où j'accepterais de comparaître, tout était prêt pour mon transport priorité d'avion, visas, argent. J'acceptai, et commençai hâtivement mes préparatifs.

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 Le même jour, je reçus un coup de téléphone de Montréal, de la part d'un éditeur qui débarquait de France. Il semblait en proie à une vive émotion. «Ah! j'entends votre voix, me dit-il. Vous n'êtes donc pas parti! J'avais peur que vous le fussiez. Je vous parle au nom de vos amis qui m'ont confié des lettres pour vous. Si vous partez, vous n'en reviendrez jamais. II en va de votre vie. » Parmi ces lettres, l'une reproduisait les avertissements d'un avocat de mes amis du barreau de Paris. « Revenir, disait cet ami, serait insensé. Le moins qui puisse vous arriver, c'est la détention administrative à Fresnes ou à Drancy. Vous ne pourrez ni témoigner ni parler. Restez où vous êtes. » Je télégraphiai à maitre Payen pour en avoir le coeur net : « Pouvez-vous garantir ma sécurité personnelle. Stop. Voyage est-il indispensable? » La réponse vint « Impossible remplir condition. Stop. Voyage inutile. » Je renonçai au départ.

Bien m'en prit, car, c'est de suite après que j'eus connaissance des nouveaux démentis britanniques et que je pus, de New-York, librement y répondre.

 III. - Le double jeu du général de Gaulle

 

On m'avait tendu un guet-apens. D'où venait-il? Une dépêche du correspondant du Times de Londres à Paris, dans le numéro du 17 juillet 1945, au lendemain du démenti britannique en 4000 mots, allait me le révéler. On avait demandé mes documents, non pas pour les faire servir à la concorde nationale, mais à la fin de les discréditer, eux et leur possesseur.

La dépêche, sous le titre Satisfaction à Paris, déclarait :

 « La déclaration britannique concernant le prétendu accord secret de 1940 entre le Gouvernement britannique et celui de Vichy a été reçue avec satisfaction dans les milieux officiels. Le Comité national français n'avait pas été informé par le Gouvernement britannique en 1940 des conversations qui eurent lieu avec M. Rougier. Mais Il avait été capable de se faire une idée remarquablement exacte de la nature de ces conversations d'après ses propres sources d'information. Ses conclusions avaient

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 été tirées de l'étude de certaines archives de Vichy à ce sujet telles qu'on les avait découvertes depuis la libération.

«Il est tenu pour certain ici que M. Rougier ne reçut de Pétain et de son Gouvernement aucune mission de négocier ou de conclure un accord. Il fut envoyé en partie pour découvrir ce qu'il pourrait au sujet de l'état d'esprit de la Grande-Bretagne et de ses chances de victoire, mais, plus particulièremont, pour obtenir certains avantages pour la France de Vichy (Vichy France). Il n'y a aucune preuve que Vichy ait ratifié les accords que son mémorandum suggère que Vichy aurait acceptés, et il est de la plus haute improbabilité que Vichy ait jamais songé à le faire.

«La déclaration britannique et le mémorandum annexé montrent que le Gouvernement britannique, en 1940, nourrissait certaines croyances au sujet des intentions du général Weygand et certains espoirs que ni le général de Gaulle, ni le général Gatroux n'ont jamais partagés. Ces dangereuses illusions (comme elles étaient envisagées par le général de Gaulle et ses conseillers) sont considérées ici comme susceptibles d'expliquer dans une large mesure la réticence montrée à l'égard du général de Gaulle et comme ayant semé les germes des difficultés et des malentendus surgis à l'époque des débarquements en Afrique du Nord et, plus tard, en Normandie.»

Ainsi, à la suite des révélations de Flandin et de Manuel, de ma déposition et de la publication de mon livre, à la veille des révélations de l'amiral Fernet et de Jacques Chevalier, les milieux officiels français étaient arrivés à la conclusion que je n'avais été chargé d'aucune mission officielle par le Gouvernement de Vichy. Ils mettaient sur le compte de mes conversations avec le Premier Ministre tous les différends surgis entre lui et le Chef de la France Libre. Si les Alliés n'avaient pas informé le général de Gaulle du débarquetuent sur les côtes d'Afrique; si le général de Gaulle avait refusé ses officiers, sauf une vingtaine, au moment du débarquement des Alliés sur les côtes de Normandie, c'était à cause des dangereuses illusions que j'avais fait naître dans l'esprit du Premier Ministre britannique concernant Weygand, de Weygand rappelé d'Afrique à Vichy en novembre 1941 et incarcéré en Allemagne à partir de novembre 1942. L'explication était vraiment un peu anachronique et abusive.

Le général de Gaulle m'avait trompé, comme il avait dupé tant

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 d'autres. Sa haine pour Weygand et pour la France de Vichy n'avait pas désarmé. Le D. G. E. R., comme c'était son rôle, avait joué double jeu, et le correspondant anglais du Times l'avait sans y prendre garde dévoilé.

Quelle était donc la personnalité du général de Gaulle qui, d'uncôté, en appelait à la réconciliation des esprits et, d'autre part, maintenait le mensonge officiel propre à attiser les divisions nationales? Des livres allaient le révéler; et d'abord, un livre de lui, un manuel parfait de l'apprenti-dictateur. -

 IV. - Le manuel de l'apprenti-dictateur

 Le cas du général de Gaulle était vraiment singulier. Il avait envoyé partout des délégations et ouvert des agences d'information. Des milliards de francs étaient consacrés à sa publicité personnelle. Un livre d'images racontait sa vie héroïque et fabuleuse; et comment ses avions protégeaient les convois britanniques et comment ses troupes préparaient l'assaut final de la forteresse Europe. On le voyait caracoler sur un beau cheval blanc. Robert Valeur le comparait à Winston Churchill, au président Roosevelt et au maréchal Staline. Il n'avait d'égal dans l'histoire de France que Jeanne d'Arc et Napoléon. Et, cependant, nulle part aux vitrines des librairies et de ses bureaux qui avaient pignon sur rue, ne s'étalaient ses propres œuvres. Assurément, les dédicaces élogieuses au maréchal Pétain, auquel il devait sa carrière, le gênaient un peu. Mais, surtout, il eût été malaisé de soutenir que le Général faisait la guerre à Vichy pour rétablir les institutions démocratiques après la lecture de certain petit livre publié chez Berger-Levrault eu 1932, sous le titre passablement énigmatique, "Le Fil de l'Epée".

 Ce qui caractérise les masses d'aujourd'hui, selon l'auteur, c'est leur incrédulité à l'égard de toutes les institutions qu'elles ont révérées par le passé. "Par conviction ou calcul, on a longtemps attribué au pouvoir une origine, à l'élite des droits qui justifiaient les hiérarchies. L'édifice de ces conventions s'écroule à force de lézardes. Dans leurs croyances vacillantes, leurs traditions exsangues, leur loyalisme épuisé, les contemporains ne

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 trouvent plus le goût de l'antique déférence, ni le respect des lois d'autrefois."

Est-ce à dire que les foules sont devenues ingouvernables pour autant qu'elles sont irrespectueuses et sceptiques ? Ce serait méconnaître la nature éternelle des sociétés humaines. « Les hommes ne se passent point, au fond, d'être dirigés, non plus que de manger, boire et dormir. Ces animaux politiques ont besoin d'organisation, c'est-à-dire d'ordre et de Chefs. » Les masses ont détrôné les anciens dieux pour en adorer de nouveaux. Elles ne respectent plus les corps constitués, les institutions séculaires, les lois vénérables de la Cité; mais elles se donnent volontiers aux ambitieux qui les violentent par leur audace. Elles ne veulent plus de gouvernement de la loi mais elles acclament le gouvernement des hommes. Par la disparition ou la paupérisation des classes moyennes, les masses se sont simplifiées. Elles sont devenues élémentaires. Elles ne révèrent plus les grandes Déités abstraites du ciel platonicien : l'Equité, la Loi, le Bien Commun, la Raison. Elles veulent des dieux à face humaine, elles sont devenues anthropomorphiques. Elles aspirent à la dictature. «Tout ce que les masses accordaient de crédit à la fonction ou à la naissance, elles le reportent à présent sur ceux-là qui ont su s'imposer. Quel prince légitime fut jamais obéi comme tel dictateur sorti de rien, sinon de son audace?» A l'ère des régimes contractuels fondés sur le droit a succédé « l'ère de tyrannies » fondées sur la force. « Au cours d'une époque déréglée, au sein d'une société bouleversée dans les cadres et les traditions, les conventions d'obéissance vont s'affaiblissant et le prestige personnel de Chef devient le ressort du Commandement.»

Le prestige personnel du Chef succédant au respect de la loi, voilà ce qui caractérise le monde actuel. Mais l'aspiration des masses-foules à être dirigées par un «meneur » n'est qu'une condition suffisante de la dictature. La condition nécessaire est qu'il se rencontre, à l'heure historique, un homme qui possède « le prestige », don de la nature et produit de l'art à la fois,

« Fait affectif, suggestion, impression produite, sorte de sympathie inspirée aux autres, le prestige dépend, d'abord, d'un don élémentaire, d'une aptitude naturelle qui échappe à l'analyse,» C'est le don du magnétiseur qui se rencontre même chez les animaux; c'est ainsi que le petit roquet tombe les quatre pattes en l'air devant 1e molosse qui le fascine. Il n'y a pas, du reste, correspondance entre la valeur intrinsèque et l'ascendant de l'individu. «On voit des gens remarquables par l'intelligence et la vertu qui n'ont point le rayonnement dont d'autres sont entourés, quoique moins bien doués quant à l'esprit et quant ou cœur»

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Mais le don n'est pas tout, pas plus qu'une belle voix ne suffit à faire un bon chanteur. « Au chef, comme à l'artiste, il faut le don façonné par le métier. »

La première règle, c'est de savoir s'entourer de mystère. « Et, tout d'abord, le prestige ne peut aller sans mystère, car on ne révère plus ce que l'on connaît trop bien. Tous les cultes ont leurs tabernacles et il n'y a pas de grand homme pour ses domestiques. Il faut donc que, dans les projets, la manière, le mouvement de l'esprit, un élément demeure que les autres ne puissent saisir et qui les intrigue, les émeuve, les tienne, en haleine. Non, certes, que l'on doive s'enfermer dans une tour d'ivoire, ignorer ses subordonnés, leur demeurer inaccessible. Bien au contraire, l'empire sur les âmes exige qu'on les observe et que chacun puisse croire qu'il a été distingué. Mais, à condition que l'on joigne à cette recherche un système de ne point se livrer, un parti pris de garder par devers soi quelque secret de surprise qui risque à toute heure d'intervenir. La foi latente des masses fait le reste. »

Une pareille réserve d'âme ne va pas sans une grande sobriété de gestes et de paroles. « Les vrais chefs ménagent avec soin leurs interventions, ils en font un art que Flaubert a fort bien saisi quand il nous peint, dans Salammbô, l'effet produit sur les soldats hésitants par l'apparition calculée d'Amilcar. Chaque page des Commentaires nous montre de quelle façon César mesurait ses gestes publics. » La même sobriété s'impose dans les discours. «L'instinct des hommes désapprouve le maitre qui se prodigue en paroles. Imperatoria brevitas, disaient les Romains.». Qui donc fut taciturne autant que Bonaparte ? Mais, quand il se départ de sa consigne de silence, sa parole doit être fulgurante. Il ne doit jamais faire appel à la raison, mais toujours à la passion, en créant chez l'auditoire un état émotif qui supprime tout esprit critique. « On ne remue pas les foules autrement que par des sentiments élémentaires, des images violentes, de brutales invocations. »

La réserve systématique observée par le chef ne produit, cependant, d'impression que si l'on y sent enveloppées la décision et l'ardeur. L'ascendant naît d'un contraste entre la puissance intérieure et la maîtrise de soi, « comme les effets les plus pathétiques obtenus par l'acteur tiennent ou spectacle qu'il donne d'une émotion contenue » Tel fut Alexandre. «Il suffit à Barrés de contempler ses effigies, pour discerner la source de l'autorité qui maintint en ordre, treize années durant, au milieu d'épreuves indicibles, des lieutenants jaloux et des soldats turbulents et fit accepter l'hellénisme à tout un monde, farouche et corrompu. »

Le Chef ne s'imposerait pas s'il ne joignait au mystère dont il sait s'envelopper, au maintien théâtral, à l'ascendant du caractère, un certain

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 machiavélisme qui lui fait justifier les moyens qu'il emploie par la grandeur des desseins qu'il propose. « Encore faut-il que ce dessein, où le Chef s'absorbe, porte la marque de la grandeur. Il s'agit de répondre, en effet, au souhait obscur des hommes à qui l'infirmité de leurs organes fait désirer la perfection du but : qui, bornés dans leur nature, nourrissent des vœux infinis. On ne s'impose point sans presser ce ressort. Tous ceux dont c'est le rôle de mener la foule s'entendent à l'utiliser. Il est à la base de l'éloquence : pas d'orateur qui n'agite de grandes idées autour de la plus petite thèse. Il est le levier des affaires : tout prospectus de banquier se recommande du progrès. Ce que le Chef ordonne doit revétir, par conséquent, le caractère de l'élévation.»

La masque de la grandeur doit voiler les ambitions secrètes de l'homme qui aspire à la domination : « Ce n'est pas affaire de vertu, et la perfection évangélique ne conduit pas à l'empire. L'homme d'action ne se conçoit guère sans une forte dose d'égoïsme, d'orgueil, de dureté, de ruse. Mais on lui passe tout cela, et, mérite, il en prend plus de relief s'il s'en fait des moyens pour réaliser de grandes choses. Ainsi, par cette satisfaction donnée aux secrets désirs de tous, par cette compensation offerte aux contraintes, il séduit les subordonnés»

La vie des masses, dans les termitières que sont les Etats bureaucratisés de nos jours, est sans relief. C'est une routine pleine de grisailles.«Le machinisme et la division du travail font reculer tous les jours l'éclectisme et la fantaisie. Quelles que soient les tâches et les conditions, la force des choses répartit en tranches égales pour tous le labeur et le loisir. L'instruction tend à s'unifier. Les logements sont homothétiques. De Sydney à San Francisco, en passant par Paris, on taille les habits d'après le méme patron. » Alors, par un phénomène. de compensation psychologique, les masses se donnent aux hommes dont la fortune personnelle les frappe d'admiration; aux hommes qui les rassasient de grands mots sonores, même si leurs propos sont des impostures, même si leurs gestes à panache sont des gestes de théâtre. « C'est au point que certains personnages qui ne firent, en somme, que pousser à la révolte et aux excès, gardent cependant devant la postérité comme une sombre gloire quand leurs crimes furent commis au nom de quelque haute revendication. »

Une dernière condition est requise pour produira le Chef, le Dux, l'Imperator. Il faut que l'homme prédestiné, par un phénomène d'auto suggestion, ait confiance en son étoile, tienne pour infaillibles ses voix intérieures. « De même que la plus habile réserve ne suffit pas au prestige d'un homme s'il n'en fait l'enveloppe d'un caractère résolu, ainsi l'élite la plus fermée et la plus hiératique n'exerce pas d'ascendant s'il lui

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 manque la confiance en elle-même et en son destin. Du jour où la noblesse française consacra son ardeur à défendre ses privilèges plutôt qu'à conduire l'Etat, la victoire du Tiers était d'avance certaine. » Cette confiance en soi n'est que l'intuition de la convenance parfaite, à un moment historique, entre l'ambition d'un homme et les circonstances qui la servent. « Ce qu'Alexandre appelle « son espérance» César « sa fortune », Napoléon « son étoile », n'est-ce pas simplement la certitude qu'un don particulier les met, avec les réalités, en rapport assez étroit pour les dominer toujours?»

Cette foi dans le destin doit se cultiver dès le jeune âge. « On ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l'avoir voulu. Disraeli s'accoutumait, dès l'adolescence, à penser en premier ministre. Dans les leçons de Foch transparaît le généralissime... Puissent étre hantés d'une telle ardeur les ambitieux de premier rang - artistes de l'effort et levain de la pâte - qui ne voient à la vie d'autre raison que d'imprimer leur marque aux événements et qui, de la rive où les fixent les jours ordinaires, ne rèvent qu'à la houle de l'Histoire. »

 V. - L'Application de la doctrine

 Telle est la doctrine que de Gaulle formule, dès 1932, et qui prend l'allure d'une confession anticipée. Le Chef plein de prestige, entouré de mystère, mélange «d'égoïsme, d'orgueil, de dureté et de ruse » qui violente l'âme des foules et façonne l'histoire, il le sera et s'y prépare. Il convient de lire le livre de Henri de Kérillis De Gaulle dictateur (Beauchemin, Montréal, 1945) pour en voir l'application.

Je ne partage pas l'avis de M. de Kérillis sur l'armistice. L'armistice fut une réaction spontanée de la logique française. Depuis le 16 mai, il était évident que la guerre était perdue pour nos armes et les cinq semaines de combat qui suivirent ne furent qu'un baroud d'honneur que la France offrit à la majesté de son histoire. Continuer la lutte eu Afrique du Nord, comme devait l'avouer M. Churchill au général George, n'eût abouti qu'à perdre la Méditerranée et à prolonger sans fin la guerre entre l'Empire britannique et le Reich. A partir du 12 juin, il n'y avait plus choix pour la France qu'entre la capitulation et l'armistice; mais ce choix, que ni la Pologne, ni

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 la Norvège, ni les Pays-Bas, ni la Belgique n'avaient eu, lui restait. La capitulation était interdite par le code de justice militaire. Elle eût livré tout le territoire métropolitain à l'envahisseur, qui aurait installé des bases navales et aériennes sur les côtes de Provence, d'où il aurait pu bombarder impunément les villes sans défense de l'Afrique du Nord et ravitailler sans difficulté l'Afrika-Korps. Entre deux maux, la logique française exigea de choisir le moindre : celui qui sauvait l'Empire, une partie du territoire métropolitain, un rudiment d'armée, et la flotte. L'armistice répondit à un mandat impératif de la volonté nationale. Il fut plébiscité par le vœu unanime des populations. Le Maréchal, comme l'a écrit de Monzie dans son journal, fut vraiment, en ces jours de désastre, l'officiant d'une messe de désespérés. L'Assemblée nationale, en lui déléguant le pouvoir constituant, fut à peu près unanime à reconnaître le bien-fondé de l'arrnistice. Edouard Herriot, incarnation du républicanisme, déclara « Autour du maréchal Pétain, dans la vénération que son nom inspire à tous, notre Nation s'est groupée dans sa détresse. Prenons soin de ne pas troubler l'accord qui s'est établi sous son autorité. » En décembre 1941, lorsque le général Elie, chef d'Etat-Major de Weygand pendant son Proconsulat d'Afrique du Nord, vint à Londres se mettre à la disposition du général de Gaulle, une des premières choses que celui-ci lui dit fut « N'avouez jamais que l'armistice ne pouvait pas être évité.»

Je ne partage pas non plus l'avis de M. de Kérillis sur le rôle joué par la Cagoule. Quand on demande à une hypothèse d'expliquer tout, elle finit par n'expliquer rien. M. de Kérillis voit la Cagoule partout : à Vichy, à Londres, à Alger, une Cagoule qui mise sur tons les tableaux pour être sûre d'être gagnante. Qu'il y ait eu des Cagoulards à Londres et à Vichy, qu'il existe une franc-maçonnerie cagoularde, je l'avoue. Que l'entourage du Général ait été un mélange hétéroclite et détonnant, composé d'ingrédients les plus divers, rien n'est moins contestable. Mais, voir dans les agissements d'une société secrète la clé, de tout ce qui s'est passé, c'est trop simplifier. Il en est comme de la synarchie, variante du complot cagoulard, par où l'on a voulu expliquer l'armistice et les réformes de Vichy. La synarchie, dans la tradition du Saint-Simonisme, ne fut que l'élucubration

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 inoffensive de quelques Polytechniciens technocrates groupés autour de Jean Coutrot, Elle est à classer parmi les innombrables plans, inspirés des Etats totalitaires, où un De Man et un Déat voyaient la solution des maux de leur temps.

Ces réserves faites, le livre de M. de Kérillis demeure un des plus grands réquisitoires de l'histoire, qui mérite de figurer à côté de l'Histoire d'un Crime de Victor Hugo et de J'accuse de Zola. Les faits qu'il avance sont confirmés du côté français, par la lettre du général Eon, par le mémorandum du général Odic, par le dossier d'André Girard; du côté américain, par Kenneth Pendar, un des vingt vice-consuls de Murphy, dans son ouvrage capital, Adventure in Diplomacy, our French Dilemma (Dodd, Meat and Co, New-York), par le Diary du capitaine Harry C. Butcher, secrétaire d'Eisenhower, paru dans Collier's (janvier et lévrier 1946); du côté anglais, par les discours de M. Churchill aux sessions secrètes des Communes, parus dans Life (27 janvier et 4 février 1946), par son mémorandum contre de Gaulle; par les révélations de Kenneth de Courcy, secrétaire du parti conservateur, dans Review of World Affairs (octobre, novembre, décembre 1945, janvier, février 1946). De ce faisceau de témoignages se dégage la physionomie assez précise d'un apprenti-dictateur qui devint, par manque de caractère et de capacité, un apprenti-sorcier.

 VI. - L'application de la doctrine ou la guerre à Vichy pour la conquête du pouvoir

 « La merveilleuse histoire du général de Gaulle » est la lamentable aventure d'un grand destin trahi par une incommensurable vanité. C'est l'histoire d'un homme médiocre, dont la B. B. C., les avances du trésor britannique, une propagande effrenée, l'anthropomorphisme des foules, l'apathie des tièdes, l'astuce des ambitieux, ont fait un homme-symbole. C'est l'histoire d'un militaire qui, pour avoir lu la Technique du Coup d'Etat de Malaparte, voulut jouer au politique et rêva d'un 18 brumaire; brutal tant qu'il eut la force, plein de grandiloquence et de rodomontades, puis sentant soudain « le cœur lui manquer » à l'heure du défi, C'est l'éternelle histoire du

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mystique devenu cynique qui, s'identifiant avec la France tout comme Louis XIV disant « I'Etat, c'est moi », ramena le salut de sa patrie à son avènement au pouvoir, justifia l'absence de scrupules du choix des moyens par la noblesse de la fin poursuivie; mobilisa au service de son ambition personnelle la foi des sincères, l'héroïsme des militants, le dévouement des purs que ne justifiaient, envers lui, ni les risques courus, ni les sacrifices consentis, ni le génie politique, ni la rigueur d'une âme inexpugnable que visite un intransigeant idéal.

La résistance, sous forme de guérilla à l'intérieur, de légions de combattants à l'extérieur, fut la réaction spontanée et unanime de tous les pays subjugués par l'Allemagne. Elle exista en Pologne, en Norvège, en Hollande, en Belgique, en Yougoslavie, en Grèce, et elle eût existé en France, comme partout ailleurs, même si l'avion du général Spears ne se fût pas trouvé pour ramener au Premier Ministre britannique le général de Gaulle. En deux ans, avec des milliards de francs-or, de Gaulle parvint seulement à mobiliser onze mille hommes, dont la plupart des indigènes, alors qu'à l'appel de Giraud, en quelques mois, plus de trois cent mille hommes répondirent à l'appel des couleurs. Si de Gaulle symbolisa aux yeux des Français la Résistance, cela est du surtout à cette brillante pléiade de commentateurs, Bourdan, Duchesne, Oberlé, Schumann, dont on ne dira jamais trop combien ils soutinrent le moral et vivifièrent l'espoir d'une France baillonnée, et à l'habile diplomatie d'un Emmanuel d'Astier de la Vigerie.

Le piètre résultat de l'appel du général de Gaulle est attribuable à un faux départ. Dès le début, on trouve dans son cas l'équivalent de la mystification de Reynaud : il y a tromperie sur l'armistice. Le général de Gaulle a parfaitement raison de dire « la France a perdu une bataille, mais n'a pas perdu la guerre», en ce sens que la défaite militaire d'un pays n'est qu'un épisode dans une guerre de coalition. Il a parfaitement raison d'appeler au combat tous les Français disponibles et de soulever les territoires périphériques de l'Empire. Mais sa culpabilité commence quand, sachant que « l'armisticene pouvait pas être évité » comme il l'avoue au général Odic, il fait croire qu'il est trahison; quand il donne des clauses de l'armistice une interprétation qui conduit aux drames de Mers-el-Kéhir et de

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Dakar, c'est-à-dire à la rupture des relations diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne, aux cours martiales contre les Gaullistes, à la division morale des Français. Ce faisant, il détourne de lui quantité de concours qui se seraient offerts : les Alpins de Bethouart, retour de Norvège, les évacués de Dunkerque, les équipages des vaisseaux de guerre pris par surprise dans les ports britanniques. Ces braves gens, il ne les convainc pas, parce qu'il n'arrive pas à leur persuader qu'un Weygand, qu'un Pétain sont des traîtres. Eux subodorent dans ses propos quelque chose de louche, le relent d'une ambition personnelle. Ils préfèrent retourner en France que de combattre sous la croix de Lorraine. En France, la qualification de traîtres lancée à la radio contre les hommes de Bordeaux, puis contre ceux de Vichy, retient quantité de courages sur le chemin du départ. C'est aux Etats-Unis, non en Angleterre, que les autorités françaises dépêchent les meilleurs spécialistes de tanks et d'avions pour en faire bénéficier la nation amie dont on espère qu'elle entrera, tôt ou tard, dans la lutte. Mers-el-Kébir crée dans la marine française un violent sentiment anti-British, Dakar attise cette fièvre obsidionale chez les coloniaux qui leur fera prendre pour un commando le débarquement des Américains sur les côtes marocaines en novembre 1942 et engendrera, après Mers-ci-Kébir et Dakar, le drame de Casablanca.

Faux départ, qui, tout de suite, s'aggrave d'une substitution de rôle. Le 16 novembre, à Brazzaville, de Gaulle se proclame Chef de l'Etat français. Il n'est plus un chef militaire occupé à bouter les envahisseurs hors du territoire; il est un chef politique occupé à bouler les usurpateurs de Vichy hors du pouvoir. Il proclame illégal le gouvernement auprès duquel tous les Etats, les Etats-Unis et l'Union soviétique entre autres, accréditent leurs ambassadeurs. Telle sera la prétendue base juridique qui lui permettra, lorsqu'il s'emparera de l'Etat, de disqualifier, poursuivre, emprisonner, condamner les généraux et les amiraux qui ont cessé le combat, les ministres du Maréchal, les parlementaires qui lui ont conféré le pouvoir constituant, l'administration métropolilaine et coloniale qui a exécuté ses décrets-lois, les industriels qui ont continué à faire tourner leurs usines, les écrivains qui n'ont cessé de publier, les artistes qui ont continué à exposer ou à jouer, car il fallait que, pendant

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 quatre ans, la France cessât de se nourrir, de se vêtir, de produire, de penser, de subsister en un mot, puisque lui, incarnation de la patrie, assumait toutes ces fonctions à Londres, par procuration.

Hitler, Mussolini, cela ça ne l'intéresse pas, ce n'est pas son affaire; mais prendre Saint-Pierre et Miquelon, dénoncer indûment l'amiral Robert, condamner l'amiral Decoux sous le fallacieux prétexte d'avoir entraîné la chute de Singapour en cédant l'Indochine sans combat, discréditer le gouverneur Boisson sous la fausse accusation d'avoir transformé Dakar en un nid de sous-marins allemands, exiger le blocus de Madagascar, faire battre à Dakar et en Syrie ses troupes contre des Français en dépit de l'engagement solennel qu'il a pris auprès de M. Churchill de n'en rien faire, cela, c'est ce qui le concerne : la guerre contre Vichy et les Vichyssois, II va si loin dans cette voie, qu'il souhaite dans son for intérieur que la France entre en guerre contre la Grande-Bretagne. Lorsque le général Odic lui expose ce que Weygand et lui ont fait en Afrique du Nord, pour empêcher l'infiltration allemande, sauvegarder l'usage des bases, et comment, à tout prix, il faut empêcher une alliance militaire franco-allemande, il ne se contient plus : « Il faut, au contraire,que la France entre en guerre aux côtés de l'Allemagne, afin deprouver la culpabilité des hommes dc Vichy . » (Cf. Kenneth Pendar, Adventure in Diplomacy, p 201.)

Des Français se mêlent-ils de vouloir libérer le pays en dehors de lui, de préparer le débarquement des Alliés, de lever une armée il les dénonce comme des usurpateurs plus dangereux que les envahisseurs. Il fera mettre Lemaigre-Dubreuil et Rigault en résidence surveillée, puis les laissera emprisonnés pendant des mois sous l'accusation de trahison pour intelligence avec une puissance étrangère et de franchissement illégal des frontières. Il fera dénoncer, par sa presse de Londres et de New-York, puis par le général Catroux, Giraud et son armée comme un chef et une armée fascistes qui menacent les arrières des troupes anglo-américaines, encore qu'ils se trouvent engagés en avant, à l'extrême pointe du combat, sur la grande dorsale de Tunisie. Il organise la débauche des équipages du Richelieu, du

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Montcalm, des bâtiments de guerre qui sont venus, de Dakar et de Casablanca, mouiller dans les ports américains pour se remettre en état de combat; les marins qui signent une « adhésion au Général » sont dirigés sur Londres via Halifax, Canada. Il fait tant et si bien qu'un navire, qui avait perdu huit sur dix de ses canonniers, fut coulé, corps et biens, avec son chargement américain. Il organise sur une vaste échelle la désertion de l'armée de Giraud, offrant des primes d'engagement allant jusqu'à 25 et 30.000 francs et la promesse aux tirailleurs sénégalais de les renvoyer chez eux immédiatement. Il dénonce les accords passés avec Giraud qui prévoyaient l'armement de 500.000 coloniaux. Il n'a que faire d'une grande année nationale qui ne serait pas sous ses ordres; il rève d'une petite armée prétorienne qu'il aura bien en main. Il abaisse la limite d'âge pour éliminer quatre cents généraux et officiers supérieurs; il en fait disparaître des centaines dans les prisons ou dans les confins du désert « saharien », qu'on appelle « la Sibérie du Gaullisme »

Il ne songe nullement à réserver pour la libération du territoire l'embryon d'armée qui nous reste. Six divisions, c'est encore trop pour une année prétorienne qui doit servir, dans sa pensée, au coup d'Etat. Il l'envoie se faire décimer dans la campagne d'Italie, « la campagne monstrueuse» comme l'appellera un officier cinq fois blessé, où, après l'hécatombe de Tunisie, nous perdons encore vingt-six mille hommes. C'est que, à vrai dire, la libération ne l'intéresse pas. Seul le préoccupe, dans les trois mois qui précèdent. le débarquement sur les côtes de Normandie, d'être reconnu comme Chef du gouvernement français par les Alliés. Pour y parvenir, toutes les manœuvres, tous les chantages in extremis sont bons. Le 26 mars 1944, il rompt les pourparlers avec les Alliés concernant le ravitaillement de la France «Reconnaissez-moi ou bien, une fois délivrés, les malheureux Français auront à attendre de longs mois vos secours jusqu'à ce que leur détresse vous oblige à céder. » Le 2 avril, il «notifie » aux Alliés les dispositions administratives et politiques qu'il a prises, en violation de toutes ses promesses d'appliquer la loi Trévenenc pour substituer, au fur et à mesure de la libération dans la métropole, son autorité à celle de l'administration existante, Le 8 mai, comme il n'y a toujours pas de reconnaissance, il suspend toutes

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 conversations avec les Alliés; c'est une véritable rupture de relations diplomatiques. Le 3 juin, il proclame, par un acte unilatéral, le Comité d'Alger «Gouvernement provisoire de la République Française».

Depuis le 2 mai, M. Churchill qui sait le jour J approcher, fait savoir à de Gaulle que sa place est à Londres, Il y arrive, le 5, sans se presser. On le met au courant des décisions prises pour le lendemain. Alors, intervient le suprême chantage. De Gaulle menace de ne pas se joindre aux Chefs des autres gouvernements dans leurs broadcasts à l'Europe, à moins qu'on n'entérine ses décisions. Le Premier Ministre doit le menacer de le renvoyer en avion en Algérie et d'aller dire aux Communes que le général de Gaulle a refusé de parler au peuple français au moment où les soldats américains, anglais, canadiens, polonais vont verser leur sang pour libérer le sol de sa patrie. Cinq heures après les autres, furieux, il s'y résigne, mais c'est pour prendre le contre-pied des recommandations d'Eisenhower. Celui-ci a dit en substance «Français, je suis le Commandant en chef, obéissez-moi »; de Gaulle « Vous devez n'obéir qu'à moi »; Eisenhower « Quand vous serez libérés, vous aurez à choisir vous-mêmes votre propre gouvernement »; de Gaulle « Vous n'aurez rien à choisir du tout, je suis dores et déjà votre gouvernement» ; Eisenhower « Pas de soulèvement prématuré pour éviter de verser un sang inutile »; de Gaulle « Le devoir de tout Français est de combattre sans attendre. »

Pendant que le général Eisenhower livre une bataille sanglante et encore indécise, de Gaulle s'irrite et polémique à Londres au sujet de l'administration des territoires libérés. Ce n'est pas un stratège, c'est un procédurier. Comme on ne lui donne pas encore entière satisfaction, il refuse le concours des centaines d'officiers français réunis à Londres; il n'autorise que le départ symbolique de vingt officiers de liaison, la participation de Gaulle à la bataille de Normandie est de vingt officiers de liaison et de deux bataillons de parachutistes au bout de quatre ans de préparation et après des milliards de francs or dépensés. C'est que peu lui importe l'issue plus ou moins rapide de la bataille, ce qui le passionne, c'est la démission du maire de Bayeux.

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Il est vrai qu'en Alger il a déclaré, qu'il ne se considérait plus comme chef militaire, mais comme homme politique. Homme politique, son premier acte a été de détruire la légalité constitutionnelle. Ce faisant, il a dû prendre la mentalité d'un usurpateur.

Tout usurpateur doit se défendre contre la concurrence, avouée ou soupçonnée, de chacun de ses pairs qui pourrait être tenté de dire, «Pourquoi pas moi, plutôt que lui! » Darlan est assassiné. Giraud subit plusieurs « accidents », puis essuie un attentat dont sa baraka le sauve, non sans dommage pour sa machoire. De Gaulle arrive finalement à l'évincer de la co-présidence du Comité d'Alger en vertu de la loi de 1938 relative à l'organisation de la nation en temps de guerre qui interdit le cumul des pouvoirs civils et militaires, cumul qu'il s'attribuera lui-même peu après en interprétant d'une façon inverse la même loi. Cela fait, une série de subterfuges qui sont, autant de paroles violées, il expulse Giraud de l'armée. Le général Catroux a rêvé de jouer le rôle d'arbitre entre de Gaulle et Giraud, il sera envoyé à Moscou à un poste auquel rien ne l'habilite, sinon la distance. Juin, couvert de gloire en Tunisie et en Italie, se voit refuser l'honneur de commander sur le sol de France, parce qu'il a servi sous Vichy. Leclerc est plus acclamé que de Gaulle sur les écrans de la capitale, de Gaulle l'envoie avec sa division blindée en Indochine, se privant ainsi de la seule division dont il soit sûr, lorsqu'il envisage, vers la mi-janvier, un coup de force.

Tout usurpateur craint toujours de voir décliner sa popularité, fondement unique de son pourvoir; aussi est-il astreint à une politique de prestige. De Gaulle n'échappe pas à la loi du genre. Mais sa politique de « grandeur » s'exerce toujours au détriment du pays, quand elle n'aboutit pas aux échecs les plus humiliants. Lui qui a écrit que l'armée de l'avenir doit se réduire à cent cinquante mille hommes, lui qui a empêché par ses intrigues le président Roosevelt de réaliser le projet de Giraud, de lever une grande armée africaine, parce que cette armée n'eût pas été la sienne, sitôt installé au pouvoir il réclame une armée d'un million d'hommes qu'il dote d'un armement absolument désuet à l'époque de la bombe atomique, mais qui absorbe par priorité toutes les disponibilités en acier, en tissu, en vivres, en camions qui eussent permis la reprise économique ou soulagé la

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 population. Lui, qui est allé à Moscou et s'est fait célébrer comme le « plus dur» des négociateurs, est lâché sitôt après par Staline à Yalta, à Potsdam, à Londres, à Moscou de la façon la plus désinvolte. Lui, qui, faisant acte de souveraineté sans en avoir aucun mandat, a proclamé l'indépendance de la Syrie et du Liban pour les ravir aux Vichyssois, tente de reprendre de la main gauche ce qu'il a cédé de la main droite, et nous aliène définitivement ces Echelles du Levant, avec la suprême humiliation de voir les troupes françaises gardées dans leurs casernements par des troupes anglaises pour les protéger contre la populace déchaînée par le bombardement stupide de Damas. Lui, qui a refusé les secours de l'UNRRA, qui a rompu les négociations pour le ravitaillement de la France, qui a fait fi des facilités du lendlease lorsqu'il s'offrait largement, qui a repris à son compte la devise de Maurras : « La France, la seule France », est obligé d'envoyer missions sur missions aux Etats-Unis et de venir lui-même quémander un emprunt, une fois que l'heure psychologique est passée. Lui, qui a refusé par superbe de voir le président Roosevelt moribond au retour de Yalta, demande d'être présent à ses funérailles, ce que la famille sèchement lui refuse. Sa politique de grandeur est une politique de surenchère verbale, qui peut chatouiller délicieusement le complexe de supériorité des Français, mais qui ne compte que des échecs ou, du moins, n'obtient de justesse que le minimum de ce que tout gouvernement français eût à coup sûr obtenu.

Ayant détruit la constitution, bouleversé, l'administration, il lui faut payer les frais d'établissement du nouveau régime. Les frais sont élevés, car, ayant fait appel à l'intérêt pour arriver, les dents des associés sont devenues longues. Tous les maquisards, de la première ou de la treizième heure, les véritables et les simulateurs, les combattants et les terroristes, ceux du plateau de Glières comme ceux du marché noir, revendiquent places et sinécures. Pour s'en faire une clientèle, il triple, quadruple, quintuple le nombre des fonctionnaires, envoie à l'étranger d'innombrables missions qui se contredisent, se contrecarrent et donnent l'impression que leur inexpérience n'a d'égale que leur prétention. Il installe la bureaucratie la plus nombreuse, la plus incompétente, la plus vénale que la France ait connue au cours de son histoire, ce qui fait écrire, dans Temps présent, à

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un des zélateurs de la première heure, à M. Yves Farge, commissaire de la République pour les huit départements de la région Rhone-Alpes « Je pars épouvanté sur notre pays malade, un monstre s'est assoupi, l'Administration. En quittant ce commissariat de la République, j'emporte l'image d'un désordre inextricable, d'un monde administratif chaotique dont il est impossible de dire comment on pourra, autrement que par le feu, se débarrasser pour obtenir enfin une vision exacte et synthétique de la vie française, de ses malheurs, de ses besoins, et sans laquelle l'Etat restera incapable de mettre un terme à l'aventure. »

Pour payer ses créatures, il faut faire fonctionner « la pompe à phynances ». Au temps de l'occupation, la Banque de France virait quotidiennement au compte des autorités occupantes la somme de 400 puis 300 millions de francs. Au temps de de Gaulle, la planche à billets imprime pour un milliard de francs par jour. Du 7 mars 1940 au 28 décembre 1944, le stock d'or de la Banque de France est demeuré inchangé à 1778 tonnes; au bilan du 20 décembre 1945, il n'en restait plus que 908 tonnes :40 % du stock d'or en poids avait disparu. Les nationalisations précipitent la chute des valeurs en Bourse. La dévaluation de la devise nationale est imputée comme un enrichissement sur lequel s'abat l'impôt de péréquation. La poursuite des bénéfices de guerre se transforme en une véritable inquisition fiscale qui paralyse les chefs d'industrie. Les conseils d'usine tendent à se substituer à la direction des entreprises. Celles-ci se voient entravées dans un tel réseau de règlements qu'elles doivent vivre dans l'illégalité ou fermer. Les réserves sociétaires s'épuisent. Le capital privé disparaît. A la formule de 48 « la propriété, c'est le vol » se substitue un slogan nouveau « la propriété, c'est la collaboration », ce qui permet de décapiter en partie les classes dirigeantes et techniques. Une véritable révolution sociale se dessine, tendant à substituer à l'économie du marché l'économie planifiée par l'Etat et mettant l'Etat entrepreneur dans l'obligation, pour être rentable, de devenir totalitaire.

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 VI. - De Gaulle et les Communistes

 La clé de cette révolution, c'est la connivence secrète de De Gaulle et des Communistes. De Gaulle a joué Moscou pour accéder au pouvoir; les Communistes ont joué De Gaulle pour se dédouaner et se faire réhabiliter devant l'opinion publique française. Lui et eux se sont momentanément soutenus, avec l'arrière-pensée de se detruire mutuellement. La réussite d'un coup de force gaulliste eût amené l'incarcération immédiate des députés communistes; une prise de pouvoir par les Communistes provoquerait la mise en accusation de De Gaulle, de Passy, de Palewski. Les deux partis se sont entendus momentanément pour enterrer la République : de Gaulle, rêvant d'y substituer une démocratie présidentielle à la mode américaine qui eût fait de lui le Chef tout-puissant de l'exécutif; les Communistes avec l'espoir d'y substituer une Convention, un Soviet suprème concentrant tous les pouvoirs, avec un exécutif absolument subordonné. Avec l'ancienne Constitution, de Gaulle eût été élu président de la République pour sept ans. Avec l'Assemblée constituante, il s'est trouvé en présence d'un projet de constitution élaboré uniquement en défiance de lui et pour le réduire à l'impuissance. il a préféré laisser croire qu'il se désistait volontairement pour éviter d'être légalement évincé, victime de son propre stratagème.

De tempérament, de conviction, de vocation, de classe et de caste, le général de Gaulle est profondément anticommuniste. Et, cependant, il a manœuvré de telle façon qu'il a fait, au bout d'une année, du parti communiste le parti le plus homogène, le plus compact de l'Assemblée. Se donnant à ses partisans comme violemment anticommuniste, il a fait le lit du communisme dans son propre pays. Comment expliquer un tel paradoxe?

Cc paradoxe est dû à l'illogisme de base qui a présidé à, son avènement au pouvoir et aux expédients auxquels il n'a cessé d'avoir recours pour y parvenir de gré ou de force.

Le Chef des Français libres, dès novembre 1940, en se proclamant Chef de I'Etat français, a contesté ainsi la légitimité du Gouverne-

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ment de Vichy. En condamnant en bloc l'administration de Vichy comme illégale et, par suite, comme coupable d'intelligence avec l'ennemi; en la liquidant sommairement lors de la libération; en laissant planer le discrédit sur toute une classe, la bourgeoisie, soupçonnée d'avoir adhéré, en tant que telle, à la politique de collaboration du Maréchal, en laissant sa presse mener une guerre sourde contre le parti radical et son chef dont il redoutait la concurrence, Edonard Herriot, représenté tour à tour, comme défunt, malade, insane ou désuet, le général de Gaulle a créé, un vide que sont tout naturellement venus combler les partis extrêmes se réclamant de la Résistance. Il a consenti que l'épuration se fasse, non pas sur la question de savoir dans quelle mesure tel ministre, tel administrateur, tel fonctionnaire avait protégé ou desservi le peuple français pendant l'occupation, mais sur la question de principe d'avoir on non été en rapport avec l'ennemi, ce que la symbiose avec l'occupant rendait inévitable pour toute personne chargée de fonctions publiques. Cette façon de poser le problème est illogique, ainsi que l'a déclaré Laval devant ses juges « M. Churchill a dit « Je mettrai l'Europe en état de révolte. » Voilà tout le problème et voilà tout le procès : le Gouvernement devait-il accepter l'armistice et continuer à vivre pendant quatre ans; ou bien devait-il, pour hâter la victoire et la libération de la France, accepter de jeter le pays dans le désordre, dans la misère, dans l'anarchie, sans administration, sans cadre, sans rien? Voilà tout le problème. En répondant par une fin de non recevoir au problème ainsi posé, en liquidant l'administration de Vichy, en discréditant la bourgeoisie, en frappant d'inéligibilité les anciens parlementaires, en disqualifiant les anciens ministres, en vouant le parti radical-socialiste et son chef, Edouard Herriot, à l'impuissance, de Gaulle a fait place nette pour le communisme.

Parce que ni Londres, ni Washington ne voulaient le reconnaître comme Chef d'Etat - avant que le peuple français ne se fût prononcé en toute connaissance de cause, de Gaulle, dès mars 1942, s'est tourné vers Moscou, puis vers les Communistes français. C'est Moscou, au moment où les Anglo-Saxons redoutaient une paix séparée entre l'Union soviétique et l'Allemagne, qui a contraint le président Roosevelt et M. Churchill à laisser venir à contre-cœur

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de Gaulle en Algérie, et de Gaulle a exprimé sa reconnaissance dans son discours de Tunis à "la chère et puissante Russie". A partir de l'été 1942, par suite de l'envoi des ouvriers en Allemagne, les Communistes ont pris une part de plus en plus active dans le maquis. Dès le mois de mars 1942, il a reçu à Londres M. Christian Pineau et le lieutenant-colonel François Faure qui sont venus lui apporter les propositions du Parti communiste de joindre son action à la sienne. Au début de 1943, il a précisé à M. Grenier, représentant du Parti communiste, qu'il s'agissait de faire «un bout de chemin ensemble ». Lorsqu'il s'est cru, en Alger, en danger d'être supplanté par Giraud, il a franchi le Rubicon. il a conclu avec les communistes un pacte infernal qui leur assurait la direction politique de la Résistance. Il a enchaîné à leur char, en leur conférant le prestige de son nom, les autres organisations, les autres partis de la Résistance. Il a accepté de se faire l'instrument de leurs vengeances, en commençant par leur abandonner la tête de Pucheu. Il leur a livré discrétionnairement l'honneur, la liberté, et la vie de leurs adversaires politiques, en vertu de cette monstruosité juridique, qu'il avait proclamée dès novembre 1940 à Brazzaville, à savoir que le gouvernement du Maréchal n'existait pas. Pour complaire à ses nouveaux compagnons de route, il a fait litière de ses plus solennelles promesses de rétablir la légitimité républicaine, en appliquant la loi Tréveneuc. Il a accepté de renverser les barrières qui auraient pu endiguer le flot moscoutaire : la Présidence de la République et le Sénat. Il s'est engagé d'un cœur léger dans les réformes de structure, sans se soucier de savoir si elles étaient compatibles avec la stabilité monétaire, la restauration du crédit, la reprise économique, le soutien des Etats-Unis, et en les faisant passer avant les questions primordiales, telles que le ravitaillement du pays. Enfin, dans la corbeille de noces de ses épousailles avec Moscou, il a mis un nouveau cadeau. Le Parti Communiste acceptait de reconnaître de Gaulle comme chef de la Résistance, à condition de laisser revenir Maurice Thorez en l'exonérant de toute charge, en dépit de sa condamnation par contumace. Le même jour vit un avion déposer de Gaulle à Moscou et Maurice Thorez à Paris. L'un s'avançait au bord de la Roche Tarpéienne, l'autre gravissait le Capitole. De Gaulle qui allait laisser emprisonner tous les amiraux,

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 sauf deux; la plupart des généraux, Maxime Weygand y compris; d'excellents serviteurs de la patrie française, tels que Jérôme Carcopino et Robert Gibrat; des «résistants » émérites, tels Lernaigre Dubreuil et Rigault, allait proclamer à la face du pays, Maurice Thorez « bon français »; Maurice Thorez, déchu de son mandat de député par un Parlement régulier et condamné par contumace comme déserteur par un Tribunal militaire; Thorez qui, sous le titre de « Maurice Thorez vous parle», déclarait dans l'Humanité clandestine du 7 novembre 1939 « Les forces de réaction en France expriment la même fureur devant la dénonciation que nous avons faite des buts impérialistes imposés au peuple français. Des hommes sont tués et on se prépare à en faire tuer davantage pour la défense des coffres-forts des capitalistes »; Thorez qui, dans la même feuille clandestine, écrivait en collaboration avec M. Jacques Ducos, le 18 mars 1941 « Le mouvement des De Gaulle et des de Larminat, foncièrement réactionnaires et antidémocratiques, ne vise à rien d'antre, lui aussi, qu'à priver le pays de toute liberté en cas d'une victoire anglaise. »

Paris libéré, M. Winston Churchill et M. Eden s'y précipitentpour tâcher de conclure un pacte franco-anglais dans l'euphorie du moment. C'est en s'envolant à Moscou que Charles de Gaulle leur répond et en signant un pacte franco-russe. Au lieu de dire aux Alliés qui venaient, avec l'aide de la Résistance intérieure, de libérer sa patrie « Si vous ne consentez pas à nos justes revendications en ce qui concerne la sécurité permanente de la France, j'irai à Moscou », le Général a brûlé de suite ses cartouches, parce qu'il avait obligation de le faire, et le pacte de vingt ans qu'il a rapporté de son voyage en Russie n'a servi que de monnaie d'échange à Staline au cours des négociations de Yalta. M. Molotov, à Londres, s'est chargé de montrer de combien peu la sauvegarde de l'amitié française pesait sur l'échiquier politique de Moscou. Pareillement, à l'égard des Communistes français, le Général a pratiqué la politique de la main tendue, et même de la main serrée. A Alger, il leur a livré la tête de Pucheu. Il a laissé revenir en avion Thorez de Moscou, lui a rendu sa nationalité, l'a exonéré de tout chef d'accusation, l'a proclamé « grand Français », lui a cédé la radio nationale, persuadé qu'il faisait ainsi du

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 parti communiste un parti de soutien de son gouvernement. Fort du brevet de civisme et de patriotisme ainsi conféré par le Chef dc la Résistance, grâce aux milliards saisis dans les dépôts des banques de province ou aux particuliers par ses partisans, Thorez a su faire de son parti le parti le plus puissant et le plus discipliné de l'Assemblée. Ayant pris conscience de sa force, il s'est retourné contre la Général auquel il devait, en dépit de la loi, son retour à la vie publique et il a ouvert le conflit entre le Président intérimaire de l'Exécutif et l'Assemblée.

Dans ma lettre du 18 mars 1944, j'écrivais au général de Caulle : «La logique française comprend mal que vous frappiez d'inéligibilité et de déchéance les Parlementaires qui ont voté le pouvoir constituant à Pétain, alors que vous réhabilitez et déclarez bon citoyen Thorez, qui fut invalidé par un vote du Parlement régulier et condamné pour désertion par un tribunal militaire. » Certes, les Communistes ont eu leur martyrologe; mais leurs martyrs, comme Péri, moururent pour la cause et la patrie communistes, dont la Jérusalem est à Moscou, tout comme les premiers Chrétiens mouraient pour leur foi en la Cité de Dieu. Il ne venait pas à ceux-ci de prétendre qu'ils entraient dans l'arène sanglante pour assurer le salut de l'Empire. L'héroïsme de maints communistes commande le respect et ne doit pas être contesté, il n'empêche que, jusqu'en juin 1941, les Communistes furent les collaborateurs N°1. Kenneth de Courcy, dans Review of World Affairs de novembre 1945, révèle un document qui en dit long à ce sujet: c'est le projet d'un traité d'alliance entre le Reich et un gouvernement communiste qui devait être instauré à Paris fin 1940 sous la présidence de Thorez, avec l'approbation des chefs communistes français et de Staline !

Un principe de droit pénal veut que, dans tout pays civilisé, il soit interdit d'amnistier un condamné par contumace. Tout condamné par contumace doit, en rentrant dans sa patrie, comparaître devant un tribunal pour se justifier. En faveur de Thorez, le général de Gaulle a violé la loi. Il apprend, aujourd'hui, ce qu'il lui en coûte d'avoir eu, dans l'adnninistration de la justice, deux poids et deux mesures, car, plus il frappait les Vichyssois, plus il était fondé à dire « En vertu de la même inexorable justice et de la

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 même inexorable logique, je demande aussi des comptés aux collaborateurs communistes. » Il ne l'a pas lait, et il s'est mis, lui qui prétendait être le restaurateur des moeurs démocratiques, dans l'obligation d'être le Kerensky du régime qui risque d'enterrer la troisième et la quatrième républiques dans le linceul pourpre des libertés civiques, politiques, économiques, brimées, mutilées, et peut-être, demain assassinées.

«Charles de Gaulle n'a qu'à s'en prendre à lui-même », écrit Kenneth de Courcy dans le numéro de février 1946 de sa Revue. « IL a emprisonné ou discrédité presque tous les leaders conservateurs et libéraux qui auraient pu avoir une influence décisive dans cette crise. Pour la plupart, il les a emprisonnés, défrancisés sans accusation ni jugement, en contrepartie des obligations qu'il avait contractées en 1942 à Londres, pais en Afrique du Nord. Maintenant, les Communistes se sont retournés contre de Gaulle. Telle est la cause réelle de sa chute. »

 

VII. - Satisfecit et bilan

 Dans sa lettre de démission, le 21 janvier 1946, au Président de l'Assemblée constituante, Charles de Gaulle, sans attendre comme un Thiers ou un Poincaré les suffrages de ses compatriotes, s'est cité à l'ordre de la nation : il a décidé que la nation avait bien mérité du lui; il s'est décerné le plus pompeux satisfecit. Ayant conduit la France vers la libération, la victoire et la souveraineté; ayant assuré, à l'intérieur, la paix publique et la reprise économique; à l'extérieur, la présence de la France sur le Rhin, en Indochine et dans l'organisation internationale de la paix, il considère révolue la tâche qu'il s'était assignée et se retire dans le bois de Marly comme Cincinnatus sur son champ.

Le même jour, Léon Blum dans Le Populaire, constatait que la situation matérielle et morale qui confrontait le nouveau gouvernement n'avait jamais été plus mauvaise depuis la libération. Quatre jours plus tard, le président Félix Gouin, devenu Chef du Gouvernementt, adressait à tous les partis une lettre révélant le caractère dramatique de la situation financière que le gouvernement précédent

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 avait caché au pays et invitant tous les Français aux plus grands sacrifices pour «sauver le franc». Le nouveau ministre des finances avouait que le déficit budgétaire pour 1946 était de l'ordre de 300 milliards et proposait un abattement des dépenses publiques de 160 milliards. Le 16 février, à Lyon, dans un discours d'alarme à la nation, Edouard Herriot dressait l'inventaire de la gestion gaulliste : la France se trouve à la veille d'une sinistre expérience dont nul ne peut prévoir l'issue; la liberté de la presse et la liberté de discussion sombrent dans un régime totalitaire; le parlementarisme n'est plus qu'un vain mot, l'Assemblée concentrant en elle-même tous les pouvoirs; les finances publiques sont en pleine déconfiture; la situation alimentaire est la pire qu'on ait connue, la carte de pain ayant été supprimée dans un but purement électoral, provoquant ainsi une anarchie complète du marché du blé. Herriot concluait « Nous devons retourner à la vraie république, reconquérir nos libertés et revenir aux règles normales de la démocratie. »

Inventaire de catastrophe, mais inventaire que le ministre de l' Information a tenu à chiffrer. L'indice officiel des prix, passé entre le mois d'août 1939 et août 1944 de 100 à 309 %, se trouve en janvier 1946 à 703 %. Seize mois de gestion gaulliste ont été plus onéreux qu'un an de guerre et quatre ans d'occupation allemande et de régime vichyssois !

Une nation chargée d'histoire peut accepter les plus dures privations, à condition de retrouver, sur le plan international, son rôle traditionnel de grande puissance. C'est, cependant dans la politique extérieure que la gestion gaulliste s'est avérée la plus catastrophique.

De Gaulle, disposant de l'Empire français en souverain et non en gérant, sans aucun mandat de la nation, a perdu gratuitement, définitivement et sans compensations économiques ou culturelles ces Echelles du Levant, fécondées par le sang et les établissements des Croisés, enseignées par nos missionnaires, fouillées par nos archéologues, célébrées par nos écrivains, la Syrie et le Liban. Sans mandat et gratuitement, il a conféré la citoyenneté française, sans abandon du statut personnel, ainsi que le droit de vote aux musulmans, dont le loyalisme n'avait pas bronché jusqu'en novembre 1942.

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Cette libéralité déclencha une campagne de violence antifrançaise qui aboutit à la révolte du 8 mai 1945 et qui met en question pour l'avenir l'œuvre magnifique accomplie par les colons fiançais en plus d'un siècle. L'Indochine donne lieu à de semblables réflexions. Partout la souveraineté impériale a été compromise par celui qui s'en donnait pour le plus fidèle garant.

Pour avoir fait sienne la formule de Charles Maurras « la France, la France seule », de Gaulle laisse la France sans alliés et sans amitiés. Le traité franco-soviétique est monnaie de singe. Aucun traité franco-anglais n'est encore conclu. La question de la Sarre, de la Rhénanie, de la Ruhr est toujours en suspens. La campagne antiaméricaine, que de Gaulle a amorcée à Londres et qu'il a entretenue infatigablement à l'aide d'invraisemblables mensonges au sujet des visées impérialistes des Américains sur nos bases et nos ports, a découragé d'inépuisables bonnes volontés qui ne demandaient qu'à s'employer. La France est mal avec ses voisins, avec l'Espagne, en demandant la rupture des relations diplomatiques avec Franco; avec l'Italie, en demandant des rectifications de frontière, avec la Belgique, à cause d'Aix-la-Chapelle et de Cologne; avec la Suisse même où se sont réfugiés les persécutés du gaullisme. L'influence française est complètement éclipsée en Europe Centrale, Les Tchèques nous en veulent de Munich; maints Polonais nous reprochent d'avoir, été les premiers à reconnaître le Gouvernement de Lublin.

Pire que cela. En désespoir de la France et devant les rnenaces de l'inpérialisnie russe, les Puissances anglo-saxonnes songent à restaurer l'Allemagne ciselbienne. Le rapport du sénateur Kilgore au Congrès américain a révélé que 86 % de ses usines étaient intactes. L'histoire de 1918-1919 est sur le point de se reproduire. La population allemande, bien moins éprouvée que la nôtre, se remet activement au travail, alors que nous cherchons seulement « à nous débrouiller». Les Allemands des Etats-Unis demandent à retourner dans leur patrie pour concourir à son relèvement. Les jeunes Français assaillent les consulats du Canada, des Etats-Unis, de l'Amérique du Sud, afin d'obtenir « des visas d'émigration ». La France saignée à blanc, ayant refusé par fausse « dignité nationale » tous les concours qu'on lui offrait, en proie au froid, à la disette, et à un véritable

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 chaos intellectuel qui lui fait instaurer l'état bureaucratique et totalitaire au nom de la liberté, revenir au mercantilisme de l'ancien régime au nom des idées progressistes, contrôler les prix de façon à installer le marché noir en permanence au nom de la démocratie économique; la France, privée d'alliés et consternant le monde, la France doutant d'elle-même et désespérant de son avenir, est menacée, au surplus, d'une terrible hémorragie extérieure.

Telle est l'œuvre du général de Gaulle. Pour avoir voulu jouer à l'apprenti-dictateur il a renouvelé l'histoire de l'apprenti-sorcier. Ayant tout en main, il a tout compromis, tout perdu. Il a déserté la grandeur de son destin pour la petitesse de son ambition. L'escroquerie faite à la France s'est achevée en banqueroute, après une gestion d'Ubu-Roi,

La moralité de cette histoire, est celle que Benjamin Constant et Guglielmo F'errero avaient dégagée de l'histoire politique de l'Europe: le viol de la légalité constitutionnelle se paye toujours de flots de larmes. La France ne peut sortir de l'anarchie où elle se trouve, par excès de souffrances et de déceptions, qu'en revenant à la légitimité du pouvoir, au respect des lois civiles et économiques, à la justice indépendante et égale pour tous, à la liberté de la presse, à l'entreprise libre et à l'initiative privée, au culte de l'effort individuel et au respect de la personnalité humaine: « L'ancien régime, écrivait Tocqueville, professait cette opinion que la sagesse seule est dans l'Etat, que les sujets sont des êtres infirmes et faibles qu'il faut toujours tenir en main; qu'il est bon de gêner, de comprimer, de réglementer l'industrie, d'assurer la bonté des produits, d'empêcher la concurrence. L'ancien régime pensait sur ce point exactement comme les socialistes d'aujourd'hui. » La France ne retrouvera sa vigueur qu'en cessant de renier les conquêtes de la Revolution sous prétexte de les parfaire. Elle ne reviendra à la santé qu'en écoutant le conseil d'un Robespierre, instruit par l'expérience, horrifié par les conséquences des lois du maximum : « Fuyez cette manie ancienne de vouloir tout gouverner, laissez aux individus, aux familles le droit de faire librement ce qui ne nuit pas à autrui; laissez aux communes le droit de régler elles-mêmes leurs propres affaires; en un mot, rendez

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à la liberté des individus tout ce qui leur a été illégitimement ôté, ce qui n'appartient pas nécessairement à l'autorité publique. »

La formation d'une opinion éclairée, mettant fin aux épurations, n'avouant plus que la qualité de Français au-dessus des étiquettes et des partis, proclamant une amnistie générale en reconnaissant que les erreurs et les défaillances comme la clairvoyance et le courage furent un lot commun, rétablissant le respect de la loi eu place de l'arbitraire des hommes, ayant pour maxime « ni dictature de droite, ni dictature de gauche; ni dictature d'un homme, ni dictature d'un parti unique; ni dictature politique, ni dictature économique », peut seule redonner à la France, meurtrie, accablée et déçue, sa place dans le concert des nations, en lui faisant abandonner la roule fallacieuse de la servitude pour le chemin vivifiant de la liberté.

 


 

VICE-AMIRAL MUSELIER

DE GAULLE CONTRE LE GAULLISME

(Editions du Chêne- Paris)

CONCLUSION (du livre)

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Dans ce livre le Vice-Amiral Muselier parachève le portrait réalisé par Louis Rougier: le personnage est bien un mégalomane - les médecins disent avec plus de précision technique, au vu des symptomes : un paranoïaque. Pour notre part nous ajouterons, ainsi qu'on pourra le constater par la suite, que ce paranoïaque, comme beaucoup d'analogues dans l'Histoire, a été responsable de la mort et du malhlheur de millions de personnes

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J'ai voulu fixer, pour les historiens de l'avenir, les faits importants auxquels j'ai pris part ainsi que les conditions dans lesquelles s'est développé le mouvement de la France combattante. Les détails de cette période ardente formaient trois volumes. Les difficultés techniques actuelles de publication m'ont amené à condenser le récit en un seul. Certains documents ayant paru, parfois in-extenso, dans les ouvrages suivants : De Gaulle dictateur (De Kérillis), Adventure in diplomacy de Kenneth Pendar, etc. et dans divers périodiques anglais ou américains, il m'a semblé superflu de les reproduire à nouveau. Par ailleurs, afin de ne pas exciter les passions, j'ai préféré ne pas publier encore certains documents et supprimer certains passages du texte original.

Je décrirai, dans un prochain ouvrage, les événements qui se sont déroulés après ma rupture avec le général en 1942.

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En juin 1940, le général Charles de Gaulle était sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans le cabinet Paul. Reynaud. Envoyé en mission à Londres, auprès de M. Churchill, sa présence en Angleterre au moment propice, ses relations avec le Premier Ministre, lui avaient permis de lancer, le 18 juin 1940, par la radio de la B. B. C. l'appel à la résistance et la phrase immortelle : « La France a perdu une bataille, mais la France n'a pas perdu la guerre. » Ses éludes théoriques sur l'emploi des chars d'assaut et la mécanisation de l'armée avaient fait sensation dans les milieux militaires, et la rupture du front français par attaque brusquée de formations blindées et motorisées donnait un singulier éclat à ses théories en en fournissant la plus brillante application. Au moment de l'armistice, le gouvernement britannique avait besoin d'un homme capable, par son éloquence, de galvaniser la résistance et d'entraîner l'empire français. De Gaulle s'était trouvé juste à point, à l'endroit et au moment voulus. Il avait en main des cartes superbes, et j'ai montré comment son appétit de pouvoir personnel, son orgueil et son manque de sens politique l'ont amené à les gaspiller.

Dés qu'il eut obtenu de Churchiill sa reconnaissance comme chef de tous les Français qui, où qu'ils soient, se rallieraient à lui pour défendre la cause alliée, il évita soigneusement d'accepter le concours d'officiers généraux plus anciens et plus connus que lui. Seuls, le général Gatroux, le général Legentilhomrne et moi-même acceptâmes de nous grouper autour de lui, en renonçant à nos prérogatives de grade pour ne songer qu'à la restauration de la patrie. Mais la volonté de De Gaulle d'être le chef absolu de la force militaire française en formation contribua à écarter du parti de la résistance plusieurs grands chefs et les formations et les territoires sous leurs ordres. Malheureusement pour la France, de Gaulle, excellent commandant de groupe de chars, n'avait ni les connaissances générales ni l'esprit politique nécessaire pour la tâche qu'il avait assumée. L'échec de ses négociations de l'été 1940 avec les généraux Noguês et Mittelhauser a donné à la guerre une tournure qu'elle n'aurait pas eue si de Gaulle avait agi avec plus de diplomatie et moins d'orgueil dès le début. L'avenir fera toute la lumière souhaitable sur ces négociations qui firent perdre à la France la possibilité de jouer un rôle beaucoup plus vaste dans la conduite de la guerre que cela n'a été le cas. Sa vanité l'empêchait d'écouter les conseils de ses collaborateurs les plus avisés; les fautes se multipliant, il devint difficile de masquer l'insuffisance du chef. Pendant prés de vingt mois, nous passâmcs une partie de notre temps à essayer de parer aux conséquences de ses erreurs. Souvent, par ignorance, il sacrifia les intérêts français; souvent, pour les défendre, au contraire, il usa de méthodes maladroites qui nuisaient à notre cause en indisposant nos alliés. A l'intérieur même du mouvement, ses façons d'agir inadmissibles, et les moyens employés par son entourage pour assurer son hégémonie, arrivèrent à décourager la plupart de ses collaborateurs, après avoir écarté du mouvement un grand nombre d'hommes qui auraient volontiers rallié un chef plus humain. « Diviser pour régner » semblait étre sa devise, et il n'hésitait pas à employer ou à

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laisser employer par ses hommes de confiance des méthodes de corruption, morale ou financière, tout en se comparant à la plus pure de nos héroïnes nationales.

Les hommes et les officiers qui nous ralliaient étaient de deux sortes : une agissante minorité d'aventuriers et d'intrigants pour qui le mouvement de la France libre représentait souvent une chance inespérée de se faire oublier en France et d'exercer leurs talents sur un terrain vierge; la grande majorité était heureusement des volontaires de carrière - ou d'occasion. - qui avaient fait, pour nous rejoindre, un sacrifice immense, celui de leur pays, de leur métier et de leur famille, que peu espéraient revoir. Ceux-ci étaient animés d'une flamme magnifique..

Le rôle d'un chef digne de la confiance de ses hommes était, avant tout, de séparer le bon grain de l'ivraie, de chasser les aventuriers, et de créer avec le groupe de patriotes ardents qui s'est formé dès le début à Londres une communauté d'hommes qui serait demeurée un véritable symbole de liberté pour la France enchainée, et la première arme de son affranchissement.

Au lieu de cela, qu'a fait De Gaulle ? Bien loin d'éliminer les individus douteux qui cherchaient à s'introduire dans le mouvement, il leur confia les postes où l'on avait le plus besoin d'hommes parfaitement intègres.

Quant aux marins, aux soldats, aux simples héros qui avaient quitté tout et se préparaient à un sacrifice plus grand encore, ils attendaient dans l'oisiveté de la vie de caserne que l'on voulut bien comprendre leur impatience et utiliser leur ardeur... Cependant que le général, plus soucieux de gloire politique que de la victoire militaire, gaspillait, une à une, les chances de notre mouvement dans des intrigues inutiles et nuisibles. Quand, enfin, il se décida à envoyer ces hommes admirables au combat, ce fut pour les engager dans une lutte fratricide contre des français au mépris des engagements solennels qui constituaient le principe même de notre mouvement.

De Gaulle, souvent à court d'idées, semblait désirer étouffer les personnalités. Son but personnel était de se faire reconnaitre comme l'incarnation de la France, exactement comme le maréchal Pétain, et, de ce fait Pétain apparut bientôt comme son principal ennemi. Son intransigeance vis à vis de tous ceux qui, dès les premiers jours, ne s'étaient pas rangés sous ses ordres, écarta bien des ralliements, et ses appels enflammés contre les gens de Vichy risquèrent de précipiter davantage et plus vite les gouvernements. successifs du maréchal dans les bras de l'Allemagne, et d'amener la guerre entre la France et l'Angleterre. Son éloquence, soit par la radio, soit dans les

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conversations publiques, et privées, avec les ministres et les hautes personnalités britanniques, s'exerça constamment dans ce sens: il semblait oublier que nos ennemis n'étaient pas des Français. Il s'obstinait à ne pas comprendre qu'il fallait, avant tout, réconcilier les Français entre eux, et gagner à notre cause les égarés que la défaite avait éloignés du parti de l'espoir et de la liberté.

De par son accord du 7 août 1940, avec Winston Churchill, De Gaulle était le chef d'une force militaire française. Il pouvait recruter le personnel civil nécessaire au fonctionnement des services de cette force mais il ne tarda pas à multiplier ce personnel civil et à transformer son mouvement purement militaire au debut, en un mouvement politique. Influencé d'abord par quelques jeunes gens ambitieux et extrémistes, il écarta progressivement ses collaborateurs républicains dès août 1940, il fit remplacer la devise : « Liberté, Egalité, Fraternité » par « Honneur et Patrie », aux émissions françaises à la B. B. C. Puis, comprenant, sur mes conseils d'ailleurs, que le peuple français ne voudrait pas entendre parler de l'instauration d'un pouvoir despotique, ou d'un retour à la monarchie, il glissa apparemment vers la gauche, et se donna l'allure d'un général républicain.

Il parla de constituer, à Brazzaville, une assemblée de délégués français, à titre consultatif, mais y renonça rapidement et se borna à créer un Conseil de défense de l'empire, qu'il prit soin de ne jamais réunir. Puis, en septembre 1941, il créa le Comité national, composé en presque totalité d'hommes dont il disposait entièrement et qu'il pouvait d'ailleurs renvoyer à son gré. Les membres du Comité national avaient les pouvoirs dévolus normalement aux ministres français, mais, pour qu'un décret fût valable, il suffisait qu'il fût revêtu de la signature du général et de celle d'un des commissaires nationaux, et non du commisaire national responsable. Aucun, contrôle n'existait, le Comité consultatif prévu dans l'ordonnance n° 16 du 24 septembre n'ayant pas été constitué avant la convocation, en 1943, de l'Assemblée consultative d'Alger.

C'est ainsi que le mouvement des Français combattants, qui prétendait représenter la France, fut dirigé par un apprenti dictateur incompétent, pourvu de pouvoirs plus étendus que ceux des monarques les plus absolutistes.

Une telle organisation ne pouvait pas obtenir l'accord du peuple français, resté foncièrement républicain, et risquait de le conduire à la guerre civile.

Le danger était d'autant plus grand que De Gaulle, par tous les moyens, a fait croire à nos alliés qu'il était plébiscité par le peuple puis, en fermant ce cercle vicieux, a cherché à persuader, par sa propagande et par ses agents, les Français de France que son organisa-

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tion était parfaite et qu'elle recevait l'appui intégral des alliés, et que ces derniers la reconnaissaient comme un véritable gouvernement. Or, si De Gaulle, eut, au début du moins, l'appui personnel de Churchill, s'il profita ensuite du fait que le gouvernement britannique ayant largement misé sur lui, chercha, malgré toutes ses fautes, à le soutenir, quoique l'appréciant à sa juste valeur, il n'a jamais eu l'appui complet du gouvernement des Etat-Unis. En effet, la démocratie américaine ne pouvait, sans renier tous ses principes, l'appuyer : Le State Department n'oublia jamais l'occupation de Saint-Pierre-et-Miquelon. décidée sans l'accord des alliés. A la fin de 1942, du fait de son caractère, de son ambition, de ses fautes accumulées, De Gaulle n'avait pas permis au mouvement de la France libre de prendre l'essor qu'il aurait pris sans lui.

Cet état de fait avait amené le morcellement, le compartimentage de la France et de son empire en un certain nombre de portions rivales, soumises à des chefs qui s'enviaient, et qui, la plupart, ne songeaient qu'à leurs propres ambitions. Cet état de choses risquait d'amener la guerre civile ou, au moins, la perte de certaines de nos colonies. Le peuple de France était alors en droit de se demander aux mains de quel dictateur il allait être livré, il avait le choix entre la dictature Pétain-Laval, sous la coupe d'Hitler, la dictature De Gaulle, appuyée par l'Angleterre, et la dictature Darlan-Giraud soutenue par l'Amérique. Les vrais démocrates : le peuple qui souffrait, qui travaillait et qui résislait, désespérant de ses chefs, mettait tout son espoir dans le communisme, dont De Gaulle favorisait ainsi, bien involontairement, la croissance.

Lorsqu'en juin 1943, le State Department, qui voulait éviter une perte de prestige, se rendit compte qu'il ne pouvait compter sur le général Giraud et rapprocha sa ligne de conduite de celle du Foreign Office, le général De Gaulle sembla modifier son attitude. Ce renversement apparent de politique lui permit d'obtenir la reconnaissance du Comité national par les Américains.

Après avoir, par son goût du pouvoir personnel et ses fautes politiques nombreuses - dont le choix d'un entourage trop légitimement suspect aux républicains n'est pas la moindre - rejeté une partie du peuple français vers le parti communiste qui avait su prendre une part essentielle dans la résistance intérieure, et cela au prix de nombreuses victimes, le général de Gaulle appela au pouvoir les chefs de ce parti. Depuis lors, nous avons assisté, aussi bien en politique intérieure qu'en politique extérieure, aux changements d'attitude déconcertants du général De Gaulle. Après avoir promis à plusieurs reprises la restauration des insti-

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tutions républicaines et s'être fait le défenseur des conseils généraux, il a refusé d'appliquer la loi Tréveneuc, qui permettait d'assurer le retour à la légalité républicaine. Il nous a doté du régime du reférendum ainsi que de la loi électorale actuelle d'où sont issus le tripartisrne... et la confusion.

En politique extérieure, il a joué successivement l'une contre l'autre les cartes superbes qu'il avait en mains, opposant tantôt l'Amérique à l'Union Soviétique, tantôt enfin l'URSS aux Anglo-Saxons. Après avoir signé à Moscou l'alliance franco-soviétique, il se fait actuellement le champion du bloc occidental. Le résultat de ces revirements successifs est que, pas plus en politique intérieure qu'en politique extérieure, personne ne peut faire fond sur lui.

Ses promesses inconsidérées aux Syriens, aux Libanais et aux Indochinois - promesses qu'il a tout fait pour rompre quand elles se sont révélées gênantes - font actuellement perdre à la France des positions stratégiques, économiques et culturelles pour lesquelles des générations de Français se sont sacrifiés, et cela sans la moindre compensation. Sa politique vis-à-vis des Français d'outre-mer a provoqué jusqu'en Afrique du Nord un bouillonnement dangereux.

Méprisant la leçon tant de fois répétée de l'Histoire - utilisant l'enthousiasme et la foi patriotique de Français, pour qui il fut pendant plusieurs années le symbole de la lutte et de la liberté, et qui ne comprennent pas que l'homme est bien loin de se confondre avec te symbole - il continue sa route vers un but bien défini : la prise du pouvoir personnel dans un régime présidentiel.

Ealing-Paris, novembre 1942, août 1946.

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LETTRE DE PIERRE BROSSOLETTE AU GÉNÉRAL DE GAULLE

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 Dans une lettre adressée depuis Londres à De Gaulle, Pierre Brossolette qui au début avait pour lui une grande admiration, manifeste clairement sa déception à un homme qui ne se montre pas à la hauteur des espérances qu'il avait suscitées. Cette lettre est tirée d'une annexe de l'ouvrage que Guy Perrier consacre au héros de la résistance qui un peu plus tard arrêté par la Gestapo en France devait mourir en se jetant d'une fenêtre alors qu'on le conduisait à un interrogatoire...Et cette lettre confirme derechef le caractère mégalomaniaque de De Gaulle

 Londres, le 2 novembre 1942

Mon Général,

je ne vous adresse pas cette lettre par la voie hiérarchique. C'est une lettre privée - ce qui ne veut pas dire que ce soit une lettre personnelle; je ne vous l'écris que dans la mesure où je me sens responsable envers la masse de ceux à qui j'ai garanti le chef de la France combattante, en mettant à votre disposition, ici comme en France, tout ce que je possède: mon nom, mon crédit sur une partie de l'opinion, mes relations avec des hommes de tous les partis français et de presque tous les partis étrangers.

Deux fois en quinze jours, je me suis senti très loin de vous. Il ne s'agit pas en ce moment de la conception, qui nous est commune, des nécessités de la libération et de la reconstruction française. Cette conception, je la défendrai toujours et partout à côté de vous avec ferveur, avec violence contre toutes les attaques et toutes les manoeuvres, celles de l' Observer et les autres.

Mais il s'agit de la pratique quotidienne par laquelle vous vous efforcez de préparer cette libération et cette reconstruction. Il s'agit, davantage encore, de l'image que cette pratique nous permet de nous former à l'avance de votre pratique quand vous serez en France.

Peut-être serez-vous surpris qu'elle soit mise en cause. Il entre dans votre système de nier la critique, d'en nier la valeur, d'en nier la réalité même. Cette critique, il faut pourtant que

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vous sachiez quelle est à peu près générale, et que, dans la mesure où vous en repoussez ce qu'elle peut avoir d'utile et de bien-fondé, vous diminuez la force avec laquelle nous combattons, chaque jour, âprement ce qu'elle a d'absurde, de mensonger et de haineux.

Je vous parlerai franchement. Je l'ai toujours fait avec les hommes, si grands fussent-ils, que je respecte et que j'aime bien. Je le ferai avec vous, que je respecte et aime infiniment, Car il y a des moments où il faut que quelqu'un ait le courage de vous dire tout haut ce que les autres murmurent dans votre dos avec des mines éplorées. Ce quelqu'un, si vous le voulez bien, ce sera moi. J'ai l'habitude de ces besognes ingrates, et généralement coûteuses.

Ce qu'il faut vous dire, dans votre propre intérêt, dans celui de la France combattante, dans celui de la France, c'est que votre manière de traiter les hommes et de ne pas leur permettre de traiter les problèmes éveille en nous une douloureuse préoccupation, je dirais volontiers une véritable anxiété.

Il y a des sujets sur lesquels vous ne tolérez aucune contradiction, aucun débat même. Ce sont d'ailleurs, d'une façon générale, ceux sur lesquels votre position est le plus exclusivement affective, c'est-à-dire ceux précisément à propos desquels elle aurait le plus grand intérêt à s'éprouver elle-même aux réactions d'autrui. Dans ce cas votre ton fait comprendre à vos interlocuteurs qu'à vos yeux leur dissentiment ne peut provenir que d'une sorte d'infirmité de la pensée ou du patriotisme, Dans ce quelque chose d'impérieux que distingue ainsi votre manière et qui amène trop de vos collaborateurs à n'entrer dans votre bureau qu'avec timidité, pour ne pas dire davantage, il y a probablement de la grandeur. Mais il s'y trouve, soyez-en sûr, plus de péril encore. Le premier effet en est que, dans votre entourage, les moins bons n'abondent que dans votre sens; que les pires se font une politique de vous flagorner; et que les meilleurs cessent de se prêter volontiers à votre entretien. Vous en arrivez ainsi à la situation, reposante au milieu de vos tracas quotidiens, où vous ne rencontrez plus qu'assentiment flatteur. Mais vous savez aussi bien que moi où cette voie a mené d'autres que vous dans l'Histoire, et où elle risque de vous mener vous-même.

Or il s'agit de la France. Vous voulez en faire l'unanimité. La superbe et l'offense ne sont pas une recommandation auprès de ceux qui sont et demeurent résolus à vous y aider. Encore moins en seront-elles une auprès de la nation que vous voulez unir. Parlons net, nous qui connaissons bien ses réactions politiques: elle aura beau vous réserver l'accueil délirant que

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nous évoquons parfois; vous ruinerez en un mois votre crédit auprès d'elle si vous persévérez dans votre comportement présent.

Vous savez que cette ruine serait du même coup celle de tous nos espoirs, qu'elle serait la ruine même des possibilités que la France a retrouvées grâce à vous. C'est pourquoi je me permets de vous supplier de faire sur vous-même l'effort nécessaire, pendant qu'il en est temps encore. Je ne parle pas de moi, que vous avez le droit de considérer comme peu de chose. Mais vous avez des commissaires nationaux, vous en avez de bons; Vous avez des collaborateurs militaires; de bons collaborateurs militaires; vous avez dans les services des hommes qui se sont volontairement réfugiés dans l'obscur ou le médiocre. Il faut que vous ayez avec eux des rapports humains, que vous sollicitiez leur conseil, que vous pesiez leurs avis. Les grands chefs de gouvernement l'ont toujours fait. Surtout ceux qui se sentaient le plus sûrs d'eux-mêmes. Ils ne se diminuaient pas ainsi. Ils se grandissaient. Vous m'objecterez vos difficultés, la nécessité de faire la guerre, de faire la révolution. Mais c'est justement dans l'adversité qu'il faut le plus se contrôler soi-même; car elle est une terrible école d'amertume, et l'amertume est la pire des politiques.

Peut-être vous étonnerez-vous de me voir vous parler avec cette liberté, et sur le ton d'un homme s'adressant à un autre homme, je pourrais vous répondre qu'il s'agit là de politique, et que dans ce domaine je suis peut-être un des Français de Londres qui possèdent le plus d'expérience. Mais là n'est pas le problème. Nous n'en sommes pas â mesurer les mérites, les talents, l'intelligence et les situations. Ce sont nos consciences qui sont en cause. Et une conscience peut toujours parler d'égale à égale à une autre conscience.

Si je vous ai néanmoins choqué par la liberté de mon propos je vous prie de bien vouloir m'en excuser. Je ne l'ai fait que par sincérité, à cause de l'attachement profond que je vous porte, à cause du sacrifice que j'ai fait à la France combattante de toutes les prudences, et de toutes les pudeurs mêmes.

Je crois que vous me comprendrez.

Et je vous prie d'agréer, mon Général, l'assurance de mon très grand respect, et d'une affection plus grande encore.

Pierre Brossolette


 CHRONIQUE BRÈVE DES ÉVÉNEMENTS EN AFN APRÈS LE 8 NOVEMBRE 1942

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Rappelons que le débarquement américain du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord, baptisé Opération Torch, avait été préparé par les anglo-américains (mission Murphy, mission Clark et accords de Cherchel) avec la connivence d'un groupe de patriotes résidant en Algérie, de militaires de l'armée d'Afrique et de chefs des Chantiers de jeunesse, afin que ce débarquement se passât dans les meilleures conditions possibles, c'est-à-dire avec le minimum de casse au moment du baroud d'honneur que l'armée ne pouvait manquer de faire. Ne serait-ce que pour éviter en métropole de trop brutales mesures de rétorsion de la part des Allemands. A ce groupe s'était joint un envoyé du 2ème bureau, le lieutenant Henri d'Astier de la Vigerie, arrivé depuis un certain temps en Algérie sous la couverture d'un cadre des Chantiers de jeunesse. On peut supposer que le Maréchal et le général Weygand ne pouvaient que suivre les événements dans un silence complice eu égard à leur situation de personnes étroitement surveillées par les autorités d'occupation.

Au bout de 3 jours d'une bataille, commencée le 8 novembre, le commandement militaire français avec le Général Juin, le général Noguès, gouverneur du Maroc, et l'Amiral Darlan (qui la veille du débarquement était arrivé par hasard (?) au chevet de son fils hospitalisé) avait ordonné un cessez le feu. Il faut noter également qu'il avait été prévu par les Américains que le général Giraud, militaire de grand prestige, qui venait de s'évader (avec leur aide et celle du 2ème Bureau) de la forteresse allemande de Koenigsberg où il était maintenu prisonnier depuis la défaite, prendrait la tête d'une autorité française en AFN. Le jour du débarquement, Giraud était en transit à Gibraltar...Il allait rapidement rejoindre Darlan et Juin et constituer avec eux et les gouverneurs des diverses colonies françaises d'Afrique un pouvoir de fait (Conseil d'Empire) qui allait conclure avec les anglo-américains des accords politiques concernant dans l'immédiat la participation de l'Armée d'Afrique au combat contre l'Axe et pour plus tard la pleine restauration de la souveraineté française au moment de la libération du pays.

De Gaulle avait été tenu dans l'ignorance totale de la préparation de l'opération Torch car Les dirigeants américano-britanniques qui n'avaient pas confiance en un De Gaulle, soupçonné par Roosevelt d'intentions dictatoriales, lui préfèrèrent Darlan. Celui-ci d'ailleurs invoquant l'acte constitutionnel n° 4 quater qui le désignait comme successeur du Maréchal, se proclama le 14 novembre 1942 « Haut Commissaire de France en Afrique », « au nom du Maréchal empêché ». Il allait cependant être assasiné 10 jours plus tard, le 24 décembre 1942, par un jeune des Chantiers de Jeunesse, dont on avait monté la tête depuis un mois.

Giraud lui succéda alors avec le soutien des alliés. Mais afin de calmer les choses et d'unifier les différentes forces françaises (armée d'Afrique et FFL), Churchill et Roosevelt incitèrent fermement de Gaulle à venir à la Conférence de Casablanca de janvier 1943. Et en juin 1943, les deux autorités fusionnèrent dans un Comité français de la Libération nationale (CFLN) dont Giraud et De Gaulle étaient les co-présidents. Cependant, Charles de Gaulle allait rapidement prendre la prééminence dans le Comité dont il devint l'unique président en novembre 1943, en marginalisant Giraud à la suite d'une série de manoeuvres politiques rusées et machiavéliques tout à fait dans le style de l'auteur de "Au fil de l'épée" pour qui, on ne le rappelera jamais assez, "la fin justifie les moyens". N'importe quels moyens !


 L'ASSASSINAT DE L'AMIRAL DARLAN

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Depuis le 8 novembre 1942 De Gaulle piaffait d'impatience et cherchait le moyen de s'insérer à tout prix dans le gouvernement d'Alger

Le 1er décembre 1942, par un décret officiel de la France Combattante, François d'Astier (général d'aviation rallié à De Gaulle) est nommé adjoint au général de Gaulle, commandant en chef des Forces Françaises Libres et membre du Haut Comité militaire dont il prendra la présidence en l'absence du général de Gaulle. Cette nomination fait de François d'Astier le plus important responsable militaire de la France Libre après de Gaulle.

Autorisation est demandée aux Anglais et aux Américains d'envoyer François d'Astier à Alger en mission d'information.Quelques jours plus tard, de Gaulle reçoit le feu vert d'Eisenhower pour cette mission. De Gaulle, le 14 décembre, adresse le télégramme suivant à Adrien Tixier, son représentant à Washington. "SECRET. Les Américains viennent de consentir à transporter en Afrique du Nord française le général d'Astier de La Vigerie. Je lui ai donné pour mission de s'informer sur tout et de m'informer. Cela est nécessaire pour que nous puissions régler notre attitude d'après les faits et agir en conséquence. Naturellement, d'Astier n'aura rien à voir avec Darlan. Peut-être verra-t-il Giraud, mais non officiellement. (…) (Charles de Gaulle. Lettres, notes et carnets. Plon, 1982.)"

La mission secrète

En réalité, derrière cette mission s'en cache une autre. François d'Astier est chargé de contacter son frère Henri et le comte de Paris afin de mettre au point le projet de gouvernement qui doit être instauré par les conseillers généraux d'Algérie réunis en une sorte d'Assemblée constituante. De Gaulle est d'accord pour prendre la responsabilité de ce futur gouvernement qui serait placé provisoirement sous la tutelle du comte de Paris afin de mieux faire passer la pilule chez les Français d'Algérie favorables au Maréchal Pétain. Après quoi il serait facile de se débarasser du Comte et De Gaulle resterait alors le seul maître du jeu. Par l'intermédiaire des services secrets britanniques, de Gaulle fait remettre à son adjoint l'importante somme de 40 000 dollars destinés à Henri d'Astier qui s'est engagé à servir de Gaulle en constituant avec René Capitant et Louis Joxe un comité directeur chargé de préparer la venue de De Gaulle en Afrique du Nord.

Parti de Londres le 18 décembre, François d'Astier, après une escale à Gibraltar, parvient à Alger dans l'après-midi du 19 décembre. Aussitôt il fait prévenir le général Eisenhower de son arrivée puis se rend à l'hôtel Aletti. La nouvelle de sa présence à Alger fait l'effet d'une bombe. Immédiatement informé, Darlan s'insurge contre les Américains qui ont permis la venue à Alger de François d'Astier. Darlan convoque Robert Murphy qui affirme n'être au courant de rien et qu'il ne peut s'agir que d'un malentendu. Le général Bergeret, proche collaborateur de Darlan, suggère de dialoguer avec François d'Astier et charge le lieutenant-colonel Gibon-Guilhelm, son aide de camp, d'aller chercher celui-ci à son hôtel et de le conduire à son bureau. Le lieutenant-colonel Gibon-Guilhelm se présente à 19 heures à l'hôtel Aletti et transmet le message de Bergeret au moment où François d'Astier entame son dîner. Avant de lui répondre, François d'Astier termine tranquillement son repas puis déclare sur un ton particulièrement méprisant, révélateur de son état d'esprit: "Je ne reconnais aucun pouvoir à Darlan; Bergeret n'est qu'un petit général de brigade. Moi, je représente 36 millions de Français et je suis l'invité du général Eisenhower, je n'irai voir ni Darlan, ni Bergeret. (Journal de marche du général Bergeret)" On trouve la même tonalité dans le compte-rendu de François d'Astier au général de Gaulle à propos de cette déclaration: "Je fais observer au lieutenant-colonel Gibon-Guilhelm que le général Bergeret ne porte que deux étoiles, qu'il n'a aucun titre de guerre, que sa fonction actuelle n'a aucun fondement régulier, mais que par contre, moi-même suis grand officier de la Légion d'Honneur et adjoint au commandant en chef des Forces Françaises Libres, et que dans ces conditions il m'est absolument impossible de rendre visite au général Bergeret ni même à l'amiral Darlan. (Documentation familiale)"

On prépare l'assassinat de Darlan

Toujours le 19 décembre, à 21 heures, François d'Astier se rend au domicile de son frère où l'attend le comte de Paris alité depuis deux jours dans la chambre même d'Henri d'Astier à cause d'une crise aiguë de paludisme. Les deux hommes s'entretiennent durant deux heures, sans témoin, tandis que dans le salon situé à côté de la chambre attendent Henri d'Astier et sa femme Louise, l'abbé Cordier, Alfred Pose et Marc Jacquet. De nombreux historiens affirment que le destin de Darlan s'est joué au cours de cet entretien. Alain Decaux écrit notamment: "Il semble évident que l'assassinat de Darlan a été évoqué explicitement entre l'envoyé de De Gaulle et le prétendant à la couronne de France." (Alain Decaux raconte. Perrin, 1980.)"

Nécessairement, le comte de Paris apprend à François d'Astier que le plan initial a échoué (réunion des Conseils Généraux) du fait de l'arrivée de Darlan, proclamé Haut Commissaire en Afrique, qu'il faut renoncer au projet ou bien trouver une autre solution. Non moins nécessairement François d'Astier lui déclare ce qu'il n'a cessé de répéter depuis son arrivée à Londres: "Darlan est un traître qui doit être liquidé". Voici ce qu'écrit le comte de Paris dans ses Mémoires à propos de cet entretien : "Le 19 décembre une entrevue fut organisée par son frère Henri, ce qui me permit de faire la connaissance d'un homme sympathique, ouvert bien que prudent et qui veillait, avant tout, à ne pas engager le général. (?) Il m'écouta avec attention, puis s'accorda pour dire qu'il convenait, le plus tôt possible, d'écarter l'amiral Darlan d'un pouvoir illégitime". (Henri comte de Paris. Mémoires d'exil et de combats. Atelier Marcel Jullian, 1979.) Dans ces phrases tout est dit: "écarter l'amiral Darlan" est un euphémisme qui traduit l'expression de François d'Astier "liquider l'amiral Darlan".

François d'Astier a commandité l'exécution de Darlan. D'ailleurs, le lendemain de cette entrevue, le 20 décembre, il reçoit à l'hôtel Aletti Paul Saurin, président du conseil général d'Oran, qui lui demande ce qu'il compte faire de Darlan. Alain Decaux qui a recueilli le témoignage de Paul Saurin cite la réponse "claire et sèche" de François d'Astier: "Darlan va disparaître physiquement".

Le 21 décembre au matin, François d'Astier voit le général Giraud et lui demande de se rallier au général de Gaulle. Au même moment, le comte de Paris, toujours alité chez Henri d'Astier mais en meilleure forme, convoque Henri d'Astier et sa femme Louise ainsi que l'abbé Cordier, et leur donne l'ordre d'exécuter l'amiral Darlan, dans un langage qui ressemble étonnamment à celui de François d'Astier, comme si le comte répétait ce que celui-ci lui avait dit en tête à tête. C'est Louise d'Astier de La Vigerie qui a plusieurs fois raconté cette scène, notamment à l'occasion de l'émission télévisée réalisée par Alain Decaux en 1969 sur ce sujet: Le comte de Paris nous fit la déclaration suivante: "L'amiral Darlan doit être éliminé, il faut le faire disparaître par tous les moyens" (Cité par Alain Decaux. Alain Decaux raconte. Perrin, 1980.)"

Et on prépare le coup d'Etat

A l'hôtel Aletti François d'Astier reçoit de nombreuses personnalités. C'est son frère Henri qui organise les rendez-vous, et les visiteurs qu'il introduit sont souvent les mêmes que ceux qui ont été reçus par le comte de Paris. François d'Astier rencontre notamment René Capitant avec lequel il met en place le "Comité des trois" chargé de prendre toutes les décisions concernant l'avenir du gaullisme en Algérie et qui comprend René Capitant, Henri d'Astier et Louis Joxe. Il remet à son frère les 40 000 dollars destinés à préparer la venue du général de Gaulle en Afrique du Nord.

Le 22 décembre, comme à son habitude, Fernand Bonnier de La Chapelle passe en fin d'après-midi au domicile d'Henri d'Astier. L'abbé Cordier le met au courant de l'ordre transmis par le comte de Paris et le charge d'abattre l'amiral Darlan. L'opération est prévue pour le 24 décembre. Ce jour-là, à 10 heures du matin, l'abbé Cordier remet à Bonnier de La Chapelle un revolver qui appartient à Henri d'Astier, le plan du Palais d'Eté où est situé le bureau de Darlan, 2 000 dollars prélevés sur l'argent apporté par François d'Astier, ainsi qu'une carte d'identité au nom de Morand qui a été établie par l'inspecteur Schmitt qui travaille dans les services du commissaire Achiary. Il est prévu que Bonnier de La Chapelle, après avoir abattu Darlan, s'échappe par la fenêtre laissée ouverte à dessein, puis prenne le train à destination du Maroc.L'assassinat est accompli le 24 décembre mais le jeune Bonnier de la Chapelle ne réussit pas à s'enfuir. Il est arrêté,

Au cours de la matinée du 25 décembre, Bonnier reçoit la visite de son père, Eugène Bonnier. Alors que celui-ci manifeste une grande inquiétude, Fernand lui parle sur un ton décontracté:

"Alors, papa, tu es plus dégonflé que moi? Tu as tort. Il faut que tu saches que j'attends du secours de gens très haut placés.

- Mais, Fernand, tu ne sais donc pas ce que tu risques?

- La voix de Fernand est toujours assurée: "Ceux qui vont m'aider ce sont d'Astier de La Vigerie et le comte de Paris. C'est pour eux que j'ai agi". (Témoignage cité par Alain Decaux dans Alain Decaux raconte. Perrin, 1980.)

Pendant ce temps, le comte de Paris fait savoir aux cinq membres du conseil d'Empire qu'il se porte candidat au poste de haut-commissaire en remplacement de l'amiral Darlan. En attendant ces élections, le pouvoir se trouve provisoirement entre les mains du gouverneur du Maroc, le général Noguès, et celui-ci, craignant pour sa vie (à juste titre, car on n'en est pas à un assassinat près), décide de précipiter les choses : Bonnier est transféré dans l'après-midi du 25 décembre au tribunal militaire et son procès a lieu en fin de journée. A l'issue d'une brève délibération, il est condamné à mort et son exécution est fixée au lendemain à l'aube.

Durant la nuit, Bonnier est interrogé sans relâche par les commissaires Garidacci et Esquerré et il finit par avouer qu'il n'a pas agi seul, que des personnes lui ont donné un revolver et des instructions. Au commissaire Esquerré qui lui demande: "Mais ces personnes qui ont organisé l'assassinat de l'amiral, qui sont-elles?", il donne sans hésiter les noms d'Henri d'Astier de La Vigerie et de l'abbé Cordier, puis il raconte tout ce qu'il sait du complot monarchiste qui a abouti à l'exécution de Darlan: "Je dois vous dire que j'allais tous les jours au domicile de M. Henri d'Astier, comme chargé de liaison du Corps franc. Dans ce Corps franc, nous avions formé entre nous un groupe de "durs", que nous appelions le "groupe d'Hydra". M. d'Astier ignorait ce détail. C'est le colonel Van Hecke qui m'avait désigné pour cette liaison. M. d'Astier me recevait fort bien, parlait de moi et m'avait présenté à ses deux filles, qui étaient très gentilles. Je n'étais pas du tout monarchiste, je n'y pensais même pas! Au cours de nos conversations, M. d'Astier me montrait que la seule solution pour que la France voit s'ouvrir devant elle un avenir brillant était un retour à la monarchie, régime dont il me faisait l'éloge. Ces conversations ont duré environ un mois. Vers le 20 décembre, tant M. d'Astier que l'abbé Cordier, qui habitait chez M. d'Astier, me firent comprendre que le seul obstacle à l'arrivée en France de cet avenir si favorable était la présence de l'amiral Darlan à la tête du gouvernement. Progressivement, j'ai compris que ces messieurs recherchaient un jeune homme courageux, convaincu de la grandeur de sa mission, qui accepterait d'accomplir une action historique: faire disparaître l'amiral ".

Toutes les démarches innombrables et pressantes effectuées par les gaullistes pour tenter de sauver Bonnier du peloton d'exécution demeurent vaines. Le 26 décembre, à sept heures trente du matin, Fernand Bonnier de La Chapelle est fusillé.

Devant tous les faits qui précèdent, qui pourrait croire un seul instant que François d'Astier et son frère Henri ont fait sauter l'obstacle Darlan, sans l'aval de De Gaulle, uniquement pour les beaux yeux du Comte de Paris, lequel en l'occurence s'est révélé un comparse d'une grande naïveté pour ne pas utiliser un mot plus adéquat? Et si le Général Giraud, dans l'immédiat, exonérera De Gaulle de toute participation à cet assassinat et étouffera l'affaire, c'est certainement dans l'intérêt général pour éviter un scandale qui aurait pu avoir des conséquences politiques et militaires désastreuses en pleine guerre contre Rommel en Tripolitaine.

D'ailleurs De Gaulle, ce machiavel du Fil de l'Epée, (qui restera son Mein Kampf sa vie durant) ne va pas tarder à récidiver en essayant de faire sauter un deuxième obstacle à son ascension, le Général Giraud.

 

LA TENTATIVE D'ASSASSINAT DU GÉNÉRAL GIRAUD

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A la suite de manœuvres politiciennes médiocres De Gaulle écarte Giraud de son poste de co-Président puis de celui de Commandant des Forces Françaises et l'oblige à rejoindre à Mazagran en Oranie, une résidence surveillée, car les autorités d'Alger voulaient pouvoir contrôler un homme qui aurait pu les géner singulièrement, si, par hasard, il lui était venu à l'idée de passer en France, à la veille du débarquement. C'était en effet le ralliement assuré autour de lui d'une masse d'anciens combattants et de cadres de l'armée entrés dans la Résistance. Autant de perdu pour celui qui voulait incarner tout seul la résistance avec l'aide des communistes.

Dans ses mémoires, «Un seul but, la victoire», le Général Giraud relate les faits avec une bienveillance qui ne correspond pas à la gravité des faits. Les gaullistes ont prétendu qu'il était politiquement nul et naïf et qu'à ce titre il fallait l'éliminer dans l'intérêt général. En vérité le Général Giraud dont la valeur militaire est unanimement reconnue était un vrai soldat qui ne connaissait que la droiture et l'honneur et se trouvait à mille lieues de tout plan machiavélique à visée personnelle.

Voici son témoignage sur l'attentat dont il fut l'objet et que l'on peut trouver dans son livre de Mémoires : “Un seul but, la victoire”

320 UN SEUL BUT, LA VICTOIRE

....... Un matin, vers 10 heures, la sentinelle, de garde à l'entrée de service sur la route, voit un militaire qui herche, en se dissimulant dans le fossé opposé, à photographier la villa. Elle l'interpelle. L'autre fait semblant de ne pas comprendre et continue. Ce que voyant, un vieux sergent du 2ème tirailleurs, attiré par le bruit, bondit sur l'inconnu qui détale à toutes jambes et s'enfuit par le village indigène de Mazagran vers la route de Rivoli.

Une auto attend sur cette route, le moteur en marche. Le fuyard s'y précipite, avant que le sergent n'ait eu le temps de le saisir. La voiture démarre, non sans que le sous-officier ait pu voir qu'elle était pilotée par un militaire, peut-être même un officier. Naturellement, aucun numéro matricule.

A partir du début d'août, les agressions se multiplient de nuit sur les sentinelles. De multiples coups de feu troublent la quiétude de ce coin jusque-là tranquille.

Le 12, l'affaire tourne au tragique. La sentinelle placée à l'entrée d'honneur sur la route, voit un homme ramper vers elle dans le fossé. Elle lui ordonne de s'arrêter. L'individu continue. Trois sommations. La sentinelle tire et rate. L'homme s'enfuit. La sentinelle le poursuit. Sur le point d'être rejoint, l'homme se retourne et avec une arme puissante, tire à quelques mètres sur le tirailleur qui s'abat en appelant à l'aide.

Le temps que le poste accoure, que les gardes mobiles soient là, l'assassin a disparu, enlevé par une jeep stationnée à une centaine de mètres. Le tirailleur a une énorme blessure à la cuisse. On le transporte d'urgence à l'hôpital de Mostaganem, où le chirurgien est très réservé sur son sort. La blessure a été produite par un projectile de guerre à grande vitesse initiale, qui a brise

L'ATTENTAT DE MAZAGRAN 321

le fémur en faisant de gros dégâts. L'homme a perdu beaucoup de sang. Grâce aux Américains, qui fournissent le plasma nécessaire, on peut lui faire une transfusion qui le remonte. On le transporte par la suite à l'hôpital d'Oran. Et l'enquête commence.

Elle ne semble pas difficile à mener. Les auteurs du coup ont quasi signé leur origine. Le juge d'instruction est très rapidement fixé. Mais, mais... Alger veille, et le maquis de la procédure ne le cède en rien aux autres maquis. Malgré toutes les présomptions, malgré toutes les preuves, malgré une entrevue extrêmement orageuse entre moi-même et le commandant Louis, nul ne peut découvrir l'assassin du malheureux tirailleur qui quittera l'hôpital d'Oran, au mois d'octobre, pour rejoindre son douar des environs de Salua, amputé d'une jambe, avec la misérable pension d'un réformé indigène et le modeste secours que je lui ai donné.

Du 15 au 28 août, l'accalmie règne. II est probable que les conjurés, effrayés par les suites possibles d'un attentat manqué, étudient un nouveau plan d'attaque.

C'est le 28, à 18h. 45, que l'opération se déclenche.

Je me promène dans le jardin avec ma belle-fille et mon petit-fils, âgé de quelques mois, venus récemment de Mascara. Tout est calme, les nouvelles de France sont excellentes, et nous faisons gaiement des projets d'avenir.

L'allée des mûriers que nous arpentons était bordée, en contre-bas, de massifs de fleurs et d'arbustes où l'on pouvait facilement se dissimuler.

Ma belle-fille remarqua bien, à un certain moment, un tirailleur en armes qui passait de ce côté. Elle n'y fit pas autrement attention, pensant qu'il s'agissait d'une sentinelle allant prendre sa place, ou d'une patrouille circulant dans le jardin. Elle s'y attacha d'autant moins que la discussion amicale que nous poursuivions, était, à ce moment particulièrement animée et qu'elle avait fort à faire pour répondre aux affectueuses taquineries

322 UN SEUL BUT, LA VICTOIRE

dont elle était assaillie. Ma jeune fille et le lieutenant Rosen étaient dans la villa, le personnel, ordonnances et secrétaires, dans les communs.

Brusquement, une détonation à bout portant. Je sens un coup violent à gauche de la nuque. J'y porte la main, et la vois couverte de sang. Une balle vient de me frapper. Ma première idée, vu la quantité de sang qui s'écoule, est que la carotide est coupée. J'ai trop vu de blessures de ce genre pour ne pas imaginer la suite fatale, mais je conserve cependant toute ma lucidité.

Comprimant la carotide le plus que je peux de la main gauche, je me hâte vers la villa pour m'étendre sur un tapis, tandis que la maison est tout entière en émoi.

Ma belle-fille et ma fille sont à genoux près de moi. Mon officier d'ordonnance appelle par téléphone un chirurgien de Mostaganem. Les sous-officiers, les ordonnances apportent des compresses, de l'eau oxygénée, etc...

Je retire ma main. Le sang ne jaillit pas comme il eût jailli de l'artère coupée. C'est peut-être sérieux, ce n'est sûrement pas mortel.

Doucement, Jacqueline et Monique me lavent et m'essuient la figure tout ensanglantée. La balle est entrée sous le maxillaire gauche et ressortie sous le médullaire. Une plaie béante marque l'orifice de sortie, mais signe rassurant, je peux parler sans trop de peine.

Le chirurgien arrive, m'examine, et me demande si je peux me rendre tout de suite à Mostaganem pour être radiographié. Le maxillaire et le médullaire sont vraisemblablement brisés. Il faudra appareiller la face. On part en auto à Mostaganem. Parfaitement lucide, je m'étends sur la table d'opération, et en quelques minutes, la radio est faite. On la développe instantanément, et, triomphant, le chirurgien sort du laboratoire avec le cliché. Pas un os n'est touché. Seule une dent a sauté. Le projectile n'a traversé que des parties molles.

- Dans un mois, mon Général, vous serez debout.

L'ATTENTAT DE MAZAGRAN 323

- Inch' Allah

- Ne parlez pas trop et ne mastiquez pas. D'ailleurs, mon pansement vous en empêchera.

La figure emmitouflée dans un énorme pansement, je regagne Mazagran, beaucoup plus calme certainement que mes charmantes infirmières et mon officier d'ordonnance.

Cependant, les gardes mobiles sont partis à la recherche du meurtrier. Celui-ci a disparu sur les pentes boisées du parc, a franchi la clôture à un endroit facilement franchissable et certainement repéré, et s'est enfui sur la route de Mostaganem à Oran. On le trouve, une demi-heure plus tard, sous un ponceau de cette route, attendant peut-être un secours extérieur, suant de peur et suppliant qu'on ne l'exécute pas instantanément. Ce n'est nullement l'intention de l'adjudant Bertone, qui veut d'abord que le criminel parle.

On n'a sans doute pas employé les moyens en usage dans la Gestapo ou la Guépéou. L'assassin répond invariablement à toutes les questions qu'il a agi sur l'ordre d'Allah, qu'il ne regrette rien, sauf de ne pas m'avoir tué, qu'il avait bien visé la nuque, à cinq mètres derrière moi, mais que, malheureusement, il avait mal tiré ou que j'avais bougé. Effectivement, j'avais incliné la tête à gauche au moment du départ du coup. Ce geste machinal m'avait sauvé.

A aucun moment de l'instruction, le criminel ne se départit de son système de défense. D'origine maraboutique, il était considéré dans la compagnie comme un soldat discipliné, ayant de l'autorité sur ses camarades, à cause de ses convictions et de ses pratiques religieuses. On le savait affilié à une zaouia importante, volontiers francophobe. Impossible de découvrir les autres contacts qu'il avait pu avoir avec tel ou tel parti politique : c'est du moins ce qu'affirme l'instruction. Cependant, il parait bien avoir eu des complices, cet inspiré du Ciel, et même des complices bien pourvus

324 UN SEUL BUT, LA VICTOIRE

d'autos militaires. Une heure après l'attentat, on vit de la villa, s'arrêter sur la route d'Oran, une« jeep » qui vint stationner pendant un bon quart d'heure exactement à l'endroit où avait été arrêté le meurtrier. Signalée par un sous-officier auquel ce stationnement parut suspect, elle reprit à toute allure la route d'Oran avant que les gardes envoyés pour la contrôler aient pu la rejoindre. Dans la soirée, une autre « jeep » vint croiser au même endroit pendant un bon moment. Elle fut parfaitement remarquée par les guetteurs de la villa. II est regrettable qu'on n'ait pu identifier ces voitures militaires pour demander à leur conducteur leurs ordres de mission.

Naturellement, l'émoi fut considérable, en Algérie et en France.

Version officielle: attentat causé par un tirailleur sénégalais ivre.

Pourquoi cette injure aux braves. Sénégalais?

Un télégramme du général de Gaulle que m'apporte le général Catroux, gouverneur de l'Algérie, me donne l'assurance que toute la lumière sera faite, etc., etc...

Grâce à ma robuste constitution, en un mois, je suis remis, et le 1 octobre, je m'envolais pour la France, pour de là me rendre chez moi à Dijon.

Huit jours plus tard, le général de Gaulle me recevait, avec de grandes démonstrations d'amitié, et m'offrait, sans doute comme compensation à ma joue traversée, la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur.

J'ai cru ne pas devoir accepter et je demandai seulement que fussent découverts les véritables auteurs de l'attentat, ceux qui avaient armé le meurtrier.

Jamais on n'y parvint.

Le meurtrier fut condamné à mort à Oran au début de 1945. J'ai demandé sa grâce par une lettre personnelle au général de Gaulle. Il ne me fut jamais répondu. L'assassin a été exécuté dans les moindres délais. Il est des cas où il vaut mieux que les « délégués » ne puis-

 L'ATTENTAT DE MAZAGRAN 325

sent plus parler. Toujours est-il que la question reste entière. On a voulu faire disparaltre le général Giraud. Donc il était gênant. Pour qui?

Ce n'est certes pas le général de Gaulle qui est l'instigateur de pareils procédés. II est au-dessus de cela. On n'en dira pas autant de certains de ses partisans. On aurait certainement trouvé, si le B.C.R.A. ou la D.G.E.R. avaient voulu chercher.

Ce qu'on peut dire, c'est que ni la Justice, ni la Police, ni le Service des Renseignements Généraux n'ont fait ce qu'ils devaient faire, dans cette occasion, pour découvrir les auteurs d'un attentat qui a été longuement prémédité, bien préparé, mal exécuté. L'attentat contre l'amiral Darlan avait été certainement mieux réussi.

Quand on veut faire disparaltre quelqu'un, il ne faut pas rater son coup.

Il est vrai que les assassina cherchèrent à masquer leur échec en diffamant celui qu'ils n'avaient pu faire disparaltre.

Je ne me doutais certes pas des véritables (?) raisons qui avaient décidé le général de Gaulle à se séparer de moi.

Ecoutez plutôt ce récit véridique.

En janvier 1945, ma fille Monique, installée avec moi à Dijon, visitait chaque jour à l'hôpital militaire les blessés qui y affluaient du front d'Alsace. On ne la connaissait que sous son prénom. Je lui avais interdit d'accepter le moindre galon.

Depuis plusieurs jours, elle s'occupait d'un jeune sous-officier sympathique de la division Brosset (exF.F.L.) qui allait pouvoir partir prochainement en convalescence.

Mademoiselle, vous connaissez bien Dijon?

- Oui, passablement.

- Savez-vous si le général Giraud habite ici ?

- Je ne sais pas. Pourquoi me demandez-vous cela?

- Parce que, pour nous de la division F.F.L., c'est

 

326 UN SEUL BUT, LA VICTOIRE

un problème particulier. Remarquez que je ne connais pas le général Giraud, je ne l'ai vu qu'une fois quand il est venu inspecter la division en Tunisie. On disait que c'était un général qui était calé, et qu'il avait beaucoup contribué à refaire l'Armée.

Je sais qu'il est venu en Italie juste avant le commencement de l'offensive sur Rome, et puis on ne l'a plus revu.

On a appris que le général de Gaulle avait été obligé de se séparer de lui, parce qu'il cédait tout aux Américains. Il avait voulu leur vendre ou leur avait même vendu les ports, les terrains d'aviation, les chemins de fer d'Algérie, de Tunisie, du Maroc, d'A.O.F.

- Vous êtes sûr de cela? Comment l'avez-vous su?

- Oh. Mademoiselle, c'est officiel. Dans chaque régiment, des officiers sont venus nous faire une conférence à ce sujet. On nous a donné des précisions, pour Dakar, pour Casablanca, pour Oran.

- Vraiment ? Cela m'étonne. Je me renseignerai.

Et le lendemain, le pauvre garçon, qui s'était renseigné, lui aussi, sur son infirmière, lui faisait tout penaud ses excuses.

Ceux qui, un peu partout en France, ont répandu cette calomnie, n'ont pas fait leur mea culpa .

Quand je me suis élevé, chez le général de Gaulle, contre de pareilles méthodes, il m'a simplement répondu « Mais laissez donc cela, c'est vraiment trop bête. »

Je suis entièrement de son avis. De pareilles allégations sont parfaitement stupides. Mais que penser des chefs militaires qui s'abaissent à une telle propagande, de ministres civils qui colportent de pareils bruits, d'un Président du Gouvernement Provisoire qui tolère de pareilles méthodes ?

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

L'ATTENTAT DE MAZAGRAN 327

La calomnie a fait son chemin.., temporairement. Elle a pu atteindre quelques milieux exaltés, elle n'a pas touché les masses profondes de la nation.

Peu à peu, on a vu les Américains abandonner les ports, les terrains d'aviation dont ils n'avaient plus besoin pour leurs opérations. Nulle part et pour cause, ils n'ont excipé des accords que j'aurais passés avec eux. Sans me livrer à aucune comparaison, je suis sûr de n'avoir abandonné aucun droit de la France sur aucune de ses possessions. Je connaissais trop l'empire colonial français et ses contingences pour me livrer à aucune improvisation hâtive, à aucune promesse inconsidérée, qui ensuite serait durement payée par la France et les Français.

Pas plus que l'assassinat physique, l'assassinat moral n'a réussi, non plus que l'asservissement. Ni médaille militaire, ni Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, je n'ai rien accepté de ceux qui m'ont privé de la seule joie à laquelle je croyais avoir droit : rentrer en France à la tête des soldats qui venaient libérer la France.



LETTRE de

J. LEMAIGRE DUBREUIL au général De Gaulle

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Le contexte de l'époque

Industriel et patriote, J. Lemaigre Dubreuil était, avant la deuxième guerre mondiale, PDG des huiles Lesieur
La défaite de 1940 rend très difficile le maintien de l'exploitation du site des Huiles Lesieur à Dunkerque. Lemaigre-Dubreuil transfère son activité à Casablanca, bénéficiant de l'encouragement des autorités allemandes pour l'importation d'huile en Europe.

Mais cette situation ambiguë va lui permettre de jouer un rôle politique de première importance dans les événements futurs.Il militait pour une résistance apolitique et faisait partie de ces Français qui pensaient que le Maréchal Pétain avait été un «bouclier» très efficace évitant au Pays de connaître le triste sort des pays européens totalement tombés sous le joug de l’Allemagne nazie et permettant donc de préparer minutieusement avec le temps et l’appui secret des USA un avenir de revanche grâce à l’existence de la zone libre et de l’empire d’outremer.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale il est très actif dans l’ombre et effectue de nombreux voyages entre la France métropolitaine et l'Afrique. Il fait partie des hommes qui favorisent le débarquement des Alliés en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, lors de l'opération Torch, qui va marquer un tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale sur le front occidental. Il contribue parallèlement à l’arrivée du général Giraud sur la scène politique.
En effet il fait partie, avec son homme de confiance Jean Rigault et Henri d’Astier de la Vigerie, du « groupe des Cinq » qui travaillent à Alger avec le consul américain Robert Murphy à préparer l'arrivée des américains en Afrique du Nord. Dans ce groupe il y a également Jacques Tarbé de Saint Hardouin et le colonel Van Heycke (nommé par Pétain à la tête des Chantiers de jeunesse en Afrique du Nord)

Le 8 novembre 1942, trois des « Cinq » étaient partis d'Alger, tandis que Lemaigre Dubreuil, allait attendre Giraud à Blida. Seul Henri d'Astier était à Alger le jour du putsch et a participé aux arrestations et occupations de points stratégiques effectuées par José Aboulker, Germain Jousse, Bernard Karsenty et leurs 400 camarades

A partir de l’arrivée de De Gaulle à Alger, plus tard, il a été déçu de constater le jeu personnel de ce dernier qui, absent lors de la préparation du débarquement américain, n'avait cherché avant tout , une fois arrivé à Alger, qu’à prendre le pouvoir au lieu d’œuvrer avec les autres à la résurrection de la France: en téléguidant d’abord l’assassinat de l’Amiral Darlan, puis en faisant un coup d’Etat pour éliminer le Général Giraud, successeur de Darlan à la tête de l’Afrique du Nord, enfin en tentant de faire assassiner Giraud, réchappé de l’attentat, dont il craignait le grand prestige auprès des Alliés.

Se doutant, qu’en tant qu’opposant à un gaullisme arrivé à ses fins, il risquait de subir le même sort que Darlan et Giraud, Lemaigre Dubreuil préféra quitter l’Afrique du Nord en 1944. Par la suite, installé au Maroc il militera pour l'autonomie de ce Pays.

Mais 10 ans plus tard «La Main Rouge» organe opérationnel des basses besognes de l’Etat ne le rata pas en l’assassinant à Casablanca en 1955. Les documents sur cet assassinat sont encore enfouis dans les archives secrètes de l’Etat. Le gaullisme en est-il responsable ? L'Histoire le dira ? On peut le craindre, tant le chemin du gaullisme s'accompagne d'une jonchée de cadavres...

La Lettre à De Gaulle

Alger, mai 1944

Mon Général,
Vous savez sans doute déjà que j'ai pris la décision de quitter l'Afrique du Nord. Il importe que mes raisons soient exactement connues.
Lorsque le maréchal Pétain, appelé par le président de la République constitua le gouvernement de l'armistice, un certain nombre de Français, ne désespérant pas de la défaite finale de l'Allemagne, estimèrent que la France devait un jour reprendre part à la lutte aux côtés de ses alliés.Les uns, répondant à votre appel du 18 juin 1940, passèrent en Angleterre. D'autres, estimant que le sort de la France dépendrait, en tout état de cause, de l'attitude des Français à l'égard de l'occupant, restèrent sur le sol national. Nous fûmes de ceux-là. Nous fûmes également, vous ne l'ignorez pas, de ceux qui préparèrent la rentrée de l'armée française au combat, et, par l'ouverture de l'Afrique du Nord et de l'AOF aux troupes alliées, la création du second front.

Ce faisant, nous n'avions, les uns et les autres, semble-t-il qu'un seul but: la libération de la France. En ce qui nous concerne, tout au moins, nous l'avons prouvé à l'évidence, je dirais même jusqu'à la naïveté, en excluant toute préoccupation de parti. Si nous n'avons pas fait appel à votre concours pour l'opération du 8 novembre, c'est que l'état d'esprit de l'armée, celui d'une part de la population, la médiocrité de vos représentants locaux, tout, à l'époque, faisait cet appel illusoire et dangereux.Le succès de l'opération projetée, au moindre prix, passait avant toute autre considération. Au surplus, nous n'avions pas seuls jugé ainsi, mais aussi les Alliés.Nous n'en pensions pas moins que l'unité de la résistance serait la conséquence de la libération de l'Afrique. Tous les faits, tous les textes le prouvent.

De votre côté, mon Général, vous n'aviez cessé de proclamer officiellement, tant que vous n'étiez à Londres que le chef d'une vaillante petite troupe, que vos préoccupations étaient exclusivement militaires. De plus, vous sembliez penser, comme nous-mêmes, que toutes préoccupations de politique intérieure devaient être différées jusqu'à la victoire, que seule une politique de guerre pouvait unir les Français, si divisés par ailleurs, et servir la France, si affaiblie par la défaite. C'était exactement ce que nous pensions nous-mêmes.

Malheureusement, au fur et à mesure que les victoires alliées permettaient d'entrevoir la défaite de l'Allemagne et la libération de notre pays, cette attitude, semble-t-il, s'est successivement modifiée. Elle s'est accentuée après le 8 novembre 1942 puis après votre arrivée en Afrique du Nord en juin 1943 enfin, depuis que vous avez pris totalement le pouvoir.

De chef militaire, qui pouvait refaire l'unité nationale, vous êtes devenu essentiellement chef politique. A votre programme initial: le retour pur et simple aux institutions antérieures, s'est substitué celui d'une « IVème' République », puis celui d'une « prise temporaire de pouvoirs » à votre profit et au profit des hommes groupés autour de vous.

Certes, nous sommes de ceux qui considèrent qu'il faut tirer non seulement les enseignements de l'Armistice, mais aussi ceux de la défaite. Nous pensons néanmoins que ceci ne peut être réalisé qu'avec la collaboration de toutes les familles spirituelles de la France et que ce ne peut-être l'œuvre d'un Comité de guerre ni d'un Comité d'administration «provisoire».Un comité qui organise l'avenir de la France n'est plus un comité provisoire ni administratif; c'est un comité politique, c'est un comité constituant. On pouvait encore admettre qu'il fallait préparer l'avenir sans attendre l'assentiment, difficile à recueillir, des Français de France. Cette entreprise en fut totalement exclue. Malheureusement, il n'en est rien.

Nous avons vu, au contraire, l'esprit de parti s'étendre jusqu'à tout envahir, jusqu'à tout dominer, sans se soucier de provoquer, chaque jour davantage la répugnance ou la réprobation d'une grande majorité de la population française d'Afrique, qui n'est pas libre d'exprimer ouvertement son opinion. Nous avons vu passer au premier plan la politique intérieure et non la conduite de la guerre. Nous avons vu les uns associés au pouvoir, les autres privés de leurs libertés civiles, non à cause de leur attitude à l'égard de l'Allemagne mais à cause de leurs opinions, ou même des opinions qu'on leur attribuait, sans enquête et sur des délations qu'ils ne pouvaient ni connaître, ni discuter. Le sentiment s'est fait général, que les poursuites, les épurations, étaient autant la liquidation de querelles personnelles, que des mesures de justice ou de sécurité.

Tout cela est profondément regrettable, mais on ne peut songer, sans de graves appréhensions, qu'une telle politique pourrait être étendue à la France, aux désordres, aux violences qu'elle pourrait causer, aux haines qu'elle pourrait laisser derrière elle. (ndlr: vision prophétique quand on pense aux exactions de la libération sous l'égide des communistes)

Certes nous pensons que la trahison doit être punie. Mais le châtiment des responsables n'a rien de commun avec les menaces obscures et générales qui, si elles étaient tenues, ébranleraient tout l'ordre social. La défaite, l'armistice sont, en grande partie, la conséquence de la division des Français. Aggraver cette division, la perpétuer pour relever la France, est un programme auquel nous ne pouvons nous associer.

Ce n'est pas nous qui avons changé, mon Général. Nous nous en sommes tenus à notre programme, à notre ancien programme de libération. Si je quitte l'Afrique du Nord, c'est fidèle à ce programme, non par souci politique: c'est seulement que les Français continuent de considérer comme adversaires les Allemands, par préférence aux Français, c'est que la libération marque la fin et non le début du combat. La plupart d'entre nous sont toujours demeurés fidèles à l'esprit du 8 novembre.

Il est difficile de prévoir comment on essaiera de présenter ma décision. On dira que je suis passé aux Allemands, à la collaboration. Il sera cependant difficile de faire admettre, qu'ayant lutté sans interruption contre l'Allemagne et dans les moments où tout semblait faire présager sa victoire, je change de camp au moment où tout le monde proclame, et vous-même, que sa défaite est assurée. Je n'ai rien voulu dire que l'essentiel, rien qui puisse aggraver ce débat. Je n'ai pas voulu examiner si vos collaborateurs sont à la hauteur de la tâche qu'ils ont si audacieusement entreprise, s'ils seront capables de maîtriser les forces qu'ils ont si imprudemment déchaînées, si la politique partisane faite à Alger n'a pas eu comme conséquence d'isoler la France repliée à Alger, des Alliés dont nous avons sollicité le secours dès novembre 1940.

Je vous rappelle simplement qu'avant mon départ, j'ai à nouveau demandé à vous voir, voulant préciser que j'étais désireux de travailler avec tous, avec vous et non contre vous. Vous avez rejeté cette dernière démarche. Dans cette petite circonstance, comme dans beaucoup d'autres, vous avez choisi, non pas nous, vous avez choisi, comme le jour où à Alger, parvenu au pouvoir, vous avez continué au gouvernement, d'observer l'attitude d'un chef d'opposition. Tous seraient venus à vous, si vous l'aviez voulu, mais pour la France. Car nous sommes de France, mon Général, et non de vous.

Avec mon profond regret, veuillez agréer, mon Général, l'assurance de ma parfaite considération

Réf. Top secret, Francine Dessaigne, éd. Confrérie Castille.
Transmis par Henri Morfin


Débarquement US en AFN 8 novembre 1942 0h55

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Commentaire de De Gaulle au moment du débarquement (http://mjp.univ-perp.fr/france/co1940fl-cnf.htm#12/11/42)

De Gaulle non informé est furieux. Il déclare en privé: "On n'entre pas en France sans y être convié. J'espère que les troupes vont les mettre dehors". Cette réaction montre la "petitesse" de ce soi disant sauveur de la France !! Ses thuriféraire se gardent bien de mettre cette réaction en exergue !

Télégramme du général de Gaulle au général Catroux ;
au gouverneur général Eboué ;
à l'amiral d'Argenlieu, haut-commissaire au Pacifique ;
aux délégués de la France combattante auprès des gouvernements alliés.

L'excitation mondiale provoquée par l'entreprise américaine en Afrique du Nord française et les nouvelles lancées en tous sens à ce sujet, surtout de Washington, ne doivent pas nous empêcher de voir clair. Voici quelles sont, à ma connaissance, les données de cette affaire :

Pour préparer leur arrivée, les Américains avaient noué des intelligences sur place tout en tenant la France combattante en dehors de leur action. Les gaullistes ont aidé les Américains, croyant que ceux-ci étaient d'accord avec nous. Certaines autorités locales ont eu, avant l'attaque, des rapports avec eux calculant qu'en tout cas cela pourrait être utile.

Pour influencer l'armée et la détourner de résister et aussi pour susciter une autorité française qui serait dans leurs mains, les Américains ont fait apparaître le général Giraud. En même temps, ils négociaient avec Darlan qui était à Alger.

En fait les troupes d'Afrique et la marine ont résisté partout aux Américains. Au Maroc, leur résistance a même été acharnée. L'influence de Giraud s'est révélée inefficace. D'autant plus que, d'une part, il s'était handicapé par une lettre écrite naguère au Maréchal et par laquelle il s'engageait sur l'honneur à l'obéissance et que, d'autre part, il n'avait fait aucun accord avec nous. Enfin, tous les partis trouvent fâcheux qu'il tienne ses pouvoirs uniquement du bon plaisir américain.

C'est alors que Darlan est entré en scène. S'étant laissé faire, pour commencer, prisonnier des Américains, il a négocié avec eux la reddition d'Alger. Puis, il vient d'ordonner de cesser le combat en proclamant qu'il exerçait l'autorité en Afrique du Nord au nom du Maréchal, que tous les chefs actuels restaient en place et que les troupes devaient garder la neutralité. Les Américains, pressés d'en finir, et espérant qu'un jour Darlan se joindra activement à eux, inclinent maintenant à trouver cette solution satisfaisante. D'ailleurs la flotte de la Méditerranée est restée à Toulon dont les Allemands sont tout près. Il en résulte que les Américains jugent bon de ne pas négliger Darlan, croyant qu'éventuellement il pourrait empêcher la flotte de marcher avec les Allemands.

Tout se passe donc comme si une sorte de nouveau Vichy était en train de se reconstituer en Afrique du Nord, sous la coupe des États-Unis.

Naturellement, j'ai eu comme souci dominant de ne pas nous diminuer ou salir dans cette affaire. Nous sommes soutenus, d'ailleurs discrètement, par le gouvernement britannique, que le comportement américain inquiète et blesse. Quant aux Russes, il sont, bien entendu, furieux de l'action de Washington. D'autre part, toutes nos associations de résistance en France m'ont fait savoir que le peuple français n'admettrait pas de combinaison politique Giraud ou Darlan qui désorienterait et irriterait les patriotes et qui les jetterait dans les bras des communistes.
Je suis convaincu, qu'après qu'aura passé ce fleuve de boue, nous apparaîtrons comme la seule organisation française propre et efficace.

Je vous prie d'orienter votre propagande, notamment par radio, et éventuellement vos déclarations dans le sens de ce qui précède et avec la discrétion convenable.

Londres, le 12 novembre 1942

NDLR

Ainsi l'arrivée des Libérateurs américains que l'on s'est arrangé en Algérie à ne pas "jeter dehors" n'est qu'un fleuve de boue si l'on en croit ce triste sire...


 ATTENTAT CONTRE LE GENERAL SALAN

Fin d'un Empire - Tome 3 - Algérie Française par le Général Raoul Salan

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Le 16 janvier 1957 un attentat mystérieux est commis contre le Général Salan, alors Commandant de la 10 ème Région Militaire et commandant interarmées en Algérie. Nous emprunterons au général Salan lui-même l'analyse de cet événement dans son livre de mémoires intitulé « Fin d'un Empire » - Tome 3 - Algérie Française

Cette histoire véridique qui se lit comme un roman policier est l'une des plus sordides qui soient....

..." C'est seulement à 18h40 (le 19 janvier 1957) que je quitte mon bureau dont les volets ont été fermés à la nuit tombée. J'arrive au gouvernement général et me rend immédiatement chez M. Lacoste. Nous parlons un moment de la situation dans Alger et du léger ralentissement dans la mise en place des paras. Dix-neuf heures viennent de sonner quand un énorme fracas, comme on n'en a jamais entendu dans Alger, ébranle l'édifice. Malgré l'obscurité on voit monter au-dessus du port une épaisse colonne de fumée noire et jaunâtre. Nous nous regardons atterrés.

-C'est chez vous, le commandant Rodier est blessé, me communique-t-on. Je mets mon képi, dévale les escalier, bondis dans ma voiture et, à toute allure, rejoins la X ème région. Ma femme m'attend devant la porte.

-Rodier est mort, me dit-elle. "

..."Sans m'arrêter je pénètre dans le bureau du cabinet militaire. Là le spectacle est atroce. Basset, décomposé, les cheveux roussis, me fait signe. Sa main est rougie de sang car dans l'obscurité il s'est approché de Rodier en l'appelant et sa main a touché son corps. Il me montre dans le coin de la pièce, derrière son bureau, son camarade projeté au sol, avec une énorme blessure au flanc gauche, la poitrine ouverte. Le malheureux a été presque partagé en deux. Sur le parquet et au plafond le sang a giclé en larges plaques. Bien que la guerre m'ait souvent montré des cadavres affreusement mutilés, je ne puis oublier ce spectacle."

P94

..."Le 20 janvier à 9 heures. - Le Commandant Henry chef de la sécurité militaire et le Lieutenant-colonel de Shacken, chef du 2eme bureau. Mon Général, me disent-ils, après l'attentat au bazooka, il devient indispensable que vous soyez mis au courant des bruits qui courent, si désobligeants soient-ils. Nous avons longuement conversé avec le juge Bérard et les propos qu'il nous a tenus confirment bien ce que nous avons appris. Depuis le 15 décembre dernier, vous faites ici l'objet d'une campagne de diffamation, dont l'origine est à Paris .

La conversation se poursuit :

Nous estimons que ni le F.L.N. ni le P.C.A. ne sont les responsables de l'attentat, mais bien plutôt des Algérois dirigés par Paris. Ce qui est certain, c'est que ces calomnies n'ont commencé à circuler qu'après la visite du général Cogny et des civils qui l'accompagnaient le 15 décembre dernier.

P 95

..." Devant cet exposé, je demeure sans voix. Qu'on m'accuse d'avoir bradé l'Indochine et de vouloir " larguer " l'Algérie, le fait assorti de calomnies, dépasse tout ce que je pouvais imaginer. Pareille infamie m'atteint dans ma réputation de chef, moi qui ai toujours protégé mes hommes. Je ne puis que demander à Henry et Schacken de me laisser. Je suis complètement bouleversé. Eh bien ! Je ferai face. "

L'enquête menée avec diligence identifie les auteurs qui sont arrêtés,il s'agit de René Kovacs, docteur en médecine, Philippe Castille, inspecteur commercial chez Renault Michel Fechoz représentant chez Renault, Gabriel Della Monica, sapeur pompier, Christian Tronci, bijoutier, Ange Gaffory, ajusteur mécanicien. Kovacs déclare être innocent. Philippe Castille avoue

P 99

..." Je suis inspecteur commercial à la société algérienne des automobiles Renault et connais le docteur Kovacs avec qui j'ai eu des relations au point de vue professionnel. Nous avions de la sympathie l'un pour l'autre. Estimant que la politique actuelle de la France mettait notre pays dans une situation proche de la faillite, nous avons décidé de provoquer un choc psychologique. Il y a eu quelques petites actions de terrorisme sur le milieu musulman, pour lesquelles nous avons été aidés par Tronci, par mon ami Michel Fechoz et par Ange Gaffory. J'ai connu par la suite Gaby Della Monica. C'est l'arrivée du Général Salan, considéré avec M.Mendes France comme le liquidateur de l'Indochine, qui nous a donné l'idée d'un attentat contre la Xème Région. Nous nous sommes procurés trois roquettes et le nécessaire pour la mise a feu. "

. .."Le 16, à 18 heures, nous sommes montés individuellement sur la terrasse dont Fechoz avait la clef. Il faisait nuit noire et le temps était à la pluie. Le docteur Kovacs est resté dans la rue et s'est mêlé aux passants. "...

..."Tandis que l'équipe Fechoz-Gaffory s'occupait du fil, avec nos autres camarades nous avons transporté contre la balustrade un escabeau, une caisse en bois et une planche à laver pour servir de support aux deux tubes. Puis Tronci a préparé les roquettes, effectuant les jonctions avec le fil qui avait été placé le long du mur de la cour et qui retombait à l'intérieur par la fenêtre du bas demeurée ouverte. J'ai placé les roquettes, rattachées au fil, dans les tubes, puis mes camarades sont redescendus et j'ai moi-même pris l'escalier deux minutes après eux. Arrive en bas, j'ai procédé à la mise à feu, à l'aide de la pile que je détenais, par contact négatif-positif avec le fil. L'explosion a été instantanée. Je suis sorti sans me hâter et j'ai jeté la pile dans un égout de la rue Sadi-Carnot. Puis mes camarades et moi-même sommes repartis. Je ne savais pas qu'un commandant avait été tué. Je n'ai aucune autre déclaration à faire sinon de vous préciser que notre but n'était pas de tuer, mais de provoquer une explosion spectaculaire au sein même du haut-commandement dans l'espoir de voir réagir et l'opinion publique et les éléments sains de l'armée. "

les autres inculpés rapporteront par la suite les mêmes versions. Mais René Kovacs, lui le chef de ce commando, déclarera plus tard, outre la même version, des faits nouveaux au cours de différents interrogatoires

P101

..." Si je me décide à faire certaines déclarations c'est, en mon âme et conscience et après mure réflexion, pour éviter aux protagonistes de cette malheureuse affaire les inconvénients majeurs qu'elle n'aurait pas manqué de leur susciter. Aux environs du début du mois de décembre 1956, je reçus la visite de M. François Knecht, habitant Paris, et marié à une de mes amies d'enfance d'Alger. Il m'exposa les tenants et les aboutissants d'une situation qui pouvait se résumer de la sorte : " Il existait à Paris un comité de six membres parmi lesquels figuraient M.Le sénateur Michel Debré, M. le député Pascal Arrighi et, si mes souvenirs sont exacts, M. Giscard-Monservin (ce dernier nom donné avec les plus express réserves) (en réalité il s'agissait de Boscary-Monservin); M. François Knecht, était chargé d'établir une liaison avec nous pour nous mettre au courant de cette situation et nous prévenir de l'arrivée prochaine de M. Arrighi et de M.Griotteray, officier d'état-major du général Cogny. "

..."Le 16 décembre 1956 M. Griotteray me donna des explications qui devaient être complétées l'après-midi même par M.Arrighi que François Knecht amena chez moi aux environs de 17 heures. Auparavant, vers 15 heures 30, j'avais rencontré le général Cogny à l'Hôtel Saint-George dans la chambre de Griotteray, présenté par celui-ci. Cet entretien se borna simplement à un échange de vues sur la situation sans aborder le problème politique."...

un plan politique pour renverser le gouvernement, imaginé par M.Debré avec constitution d'un gouvernement de Salut Public ..... où chacun se voyait attribuer de hautes fonctions.

P103-104

Nouvel entretien début janvier 1957

..."C'est au cours de cet entretien qu'il fut question du général Salan. Comme la conversation roulait sur les évènements et la possibilité de les résoudre au mieux, Griotteray a fait allusion à lui dans ce sens: « mais il y a Salan, s'il disparaissait cela serait tout autre chose et les difficultés seraient aplanies » ceci accompagné d'un geste du bras. C'est à partir de ce moment là que germa dans mon esprit ainsi que dans celui de Castille et de Fechoz, quand je leur eus rapporté l'entretien, l'idée de l'attentat contre la Xème région. Le général Faure, au courant de l'existence du comité des six, me déclara même un jour en faire partie et ne se cachait pas d'avoir été envoyé ici par M.Debré."...

Et nous retrouvons la méthode habituelle des gaullistes, utilisée avec Darlan, avec Giraud : supprimer les obstacles d'une manière radicale. Et en l'occurence, il fallait supprimer Salan au moment où Cogny présent à Alger serait sur place pour assumer dans la foulée le pouvoir militaro-politique devenu vacant par une sorte de coup d'état que le Gouvernement de Paris serait bien obligé d'entériner. C'est pour cette raison que le Professeur de médecine Lagrot, qui était dans le coup, avait envoyé un télégramme pour raison médicale justifiant la présence du général Cogny à Alger au moment de l'attentat programmé

P105

..." Kovacs répond à la question :

- Quels étaient les contacts du général Faure à Alger ? Et à Paris ?

- Il était assez discret à ce sujet et ne m'a parlé que des seuls poujadistes, en particulier de M.Goutallier. Il parlait également du colonel André et de " ses tueurs ". A Paris, outre le sénateur Debré, il était très lié avec Poujade. "...

P109

..."A son tour M. Fechoz déclare : ---Tout ce qu'a dit M.Kovacs est l'exacte vérité. J'insiste sur le fait que l'attentat fait partie d'un complot inspire par de hautes personnalités politiques de Paris. "...

P111- 112

Le général Salan se rappelle

..." J'avais pour ma part, retrouvé le général Cogny au Tonkin en juin 1954. Le général de Langlade, inspecteur des Forces Terrestres d'Indochine, était venu me voir et m'avait dit :

-Mon Général, je vais aujourd'hui (visite qu'il allait faire à Cogny) dans cette petite principauté de l'Italie décadente où règne Borgia, et où l'on s'attend toujours à ce que Lucrèce, derrière le rideau, vous tende la coupe de poison. Allusion à Cogny et à sa compagne qui portait un nom de consonance italienne. Sur le moment j'avais souri à cette boutade. Maintenant, les déclarations des auteurs de ce tragique attentat méritent attention. La visite de Cogny à Alger les 15 et 16 décembre 1956 et la mise en garde du Lieutenant-colonel Faig : "Méfiez-vous du général Cogny… ", prend toute son importance. "...

..."Tout ceci m'étonne et il me semble entrevoir la vérité à travers les accusations des inculpés, tant il y a des faits et gestes troublants dans le comportement du général Cogny."...

..."Que de questions peuvent maintenant se poser à la lumière de ces déclarations. Parmi les autres noms cites par Kovacs, Castille et Fechoz, d'aucuns figurent dans les informations que j'avais eues en 1955 et 1956, au cours de mon séjour parisien. Il m'avait été en effet signalé à l'époque que plusieurs groupes issus du R.P.F., parfois sans aucun lien entre eux, travaillaient pour le retour au pouvoir du général De Gaulle. Au cours des incidents de l'Etoile, le 4 avril 1954, puis le 8 mai 1955, j'avais décelé leur intervention. Dans le même temps, lors de la lutte contre le projet de Communauté Européenne de Défense (C.E.D.), le nom du sénateur Michel Debré, qui menait campagne sur le plan parlementaire, se trouvait prononcé aux côtés de celui du général Jacques Faure et des animateurs du Centre d'information des anciens combattants (C.I.A.C.), MM. Labelle-Rojoux et J.C. Barbé, tous deux militants gaullistes. "...

P113

..."Le 15 janvier 1957, on m'avait écrit que le conseiller Blocq-Mascart publiait un projet de Constitution et faisait des réunions à son domicile où l'on pouvait rencontrer Michel Debré, le général Cogny, le syndicaliste André Lafont de la C.G.T T-F.O et Roger Frey, secrétaire des républicains-sociaux. Les noms du général Cogny, du sénateur Michel Debré, du député Pascal Arrighi reviennent souvent dans les déclarations des inculpés comme ceux de personnalités désireuses d'un changement de régime. M. Arrighi n'a t-il pas dit au docteur Kovacs : " La bombe allumée à Alger explosera dans la métropole. "

"... Kovacs décide de faire une mise au point de l'entrevue du 16 décembre au St.George.

P117

..." Il m'a été donné rendez-vous pour 15 heures au St.George, à la chambre 95, qu'Alain Griotteray avait louée. Lorsque j'arrive, le général Cogny est avec le général Faure et M. Arrighi dans le jardin où ils discutent. J'entre dans la chambre où se trouvent Knecht et naturellement Griotteray. Nous y sommes rejoints vers 15 heures 30 par le général Cogny et M.Pascal Arrighi. " Cogny dépose à son entrée son képi, ses gants et sa canne sur le lit. "...

je dois à la vérité de donner quelques précisions concernant le Général Faure: ce dernier faisait en effet partie d'un des multiples cercles officieux organisés par Michel Debré pour préparer différents scénarios de coup d'état; il s'était impliqué particulièrement dans la campagne contre la CED (communauté européenne de défense ), mais il ne faisait pas partie de l'opération organisée par le cercle Cogny. J'avais depuis un certain nombre de mois fait sa connaissance par l'intermédiaire de Pierre Poujade dont j'étais l'un des représentants à Alger. J'avais sympathisé avec lui bien qu'appartenant à un bord différent. Il venait souvent chez moi, dans la soirée, et il se confiait volontiers à moi... il m'avait tenu au courant de cette réunion du St Georges où il s'était incidemment trouvé en face de Cogny dans les jardins de l'établissement en sortant d'une rencontre avec Griotteray et il s'était demandé alors ce que pouvait bien faire Cogny à Alger ...Je me rappelle particulièrement qu'il m'avait dit avoir été médusé par "ce spectacle des gants, de la canne et du képi sur le lit" de celui qu'il allait rencontrer quelques instants après dans les jardins (Dr.Bernard Lefèvre)

P118-119

..."Salan : J'estime, en conséquence, que Kovacs, sur ce point, a dit la vérité, que les démentis des autres n'ont aucune valeur et, au contraire, donnent à penser qu'ils sont coupables. Le commissaire du gouvernement au tribunal militaire d'Alger, le colonel Gardon, saisi de l'affaire, demande le 8 mars 1957 que Paris se dessaisisse au profit du tribunal militaire d'Alger. Nulle réponse officielle ne nous est fournie. C'est le silence le plus complet, comme si on voulait, en haut lieu, enterrer cette pénible affaire. Aucun acte d'instruction ne suivra dans les jours prochains.

Visite du général De Gaulle à Colomb-Béchar dans le sud-oranais le 11 mars 1959 où il rencontre le général Salan. Donc après le 13 mai 1958 et le retour de De Gaulle au pouvoir

..." Nous avons tout d'abord une conversation de prés d'une heure sur la situation générale en Algérie, sur celle d'Alger qui lui semble s'améliorer grandement et dont il me complimente, sur d'autres questions ayant trait à mes commandements antérieurs ?Puis, tout de go, le général me dit :

- Alors Salan, cette affaire du bazooka? sans doute faut-il voir son origine dans des sanctions que vous avez infligées à des soldats en Indochine et qui, depuis, vous en voulaient !? Sur le moment cette réflexion me laisse pantois, mais je me reprends vite

-Non mon Général, dis-je, il ne s'agit nullement de gars d'Indochine, ils me sont bien trop attachés, mais d'une sordide affaire politique. Lorsque le procès aura lieu, croyez moi, vous en découvrirez vous-même toute la gravité. Le général me jette un regard sans aménité puis, comme si rien ne s'était passé, me dit :

-A tout à l'heure au dîner. Je ne cesserai de penser à cette conversation dans les jours qui suivent. Les mois passent, MM. Knecht et Sauvage sont mis en liberté, M. Griotteray est rentré en France sans être inquiété. "...

P120

..." Au début du mois de janvier, Les auteurs sont inculpés d'association de malfaiteurs, d'homicide volontaire, de tentative d'homicide, de destruction d'immeuble par engins explosifs. Ils sont renvoyés devant le tribunal permanent des forces armées pour y être jugées conformément à la loi. "...

P121

..." M. Knecht explique qu'il s'est rendu deux fois à Alger, la première fois du 8 au 21 novembre 1956 en mission officielle, ce qui est vérifié, et la deuxième fois en congé, du 8 décembre 1956 au 10 janvier 1957. A cette occasion il a rencontré à différentes reprise le docteur Kovacs. Il rejette en bloc toutes les déclarations de Kovacs. Il connaît le général Cogny depuis 1948, d'où ses allées et venues entre Rabat et Alger. Sauvage est son ami et a été reçu également à Rabat par le général Cogny. M. Sauvage nie lui aussi les faits. Il précise qu'il s'est rendu au Maroc pour trouver des fonds destinés à construire un hôtel à Tahiti. M. Griotteray est souvent allé à Alger en mission officielle pour son général. Il a rencontré son ami Knecht et des amis de ce dernier dont Kovacs, mais nie avoir ménagé une entrevue entre le général Cogny et Kovacs. M.Arrighi explique que ses voyages à Alger avaient un caractère officiel et que c'est dans le cadre de sa mission d'information qu'il a rencontré Kovacs, présenté comme très renseigné sur les opinions et les mouvements du milieu algérois. Il affirme qu'aucune entrevue n'a eu lieu le 16 décembre entre le général Cogny et Kovacs. Le général Cogny confirme la mission de securité militaire confiee à Sauvage, les déplacements officiels de Griotteray et affirme ne pas connaître Kovacs et donc n'avoir pas eu d'entretien avec lui. Il n'a pas reçu le fameux télégramme. Or ce télégramme, dont le texte figure au dossier, après avoir été saisi à la poste par les services de police, a bien été envoyé par le professeur Lagrot au général Cogny. Au Saint Georges, Kovacs a bien rencontré Cogny, le général Faure en a donné l'assurance. Pourquoi toutes ces dénégations ? J'ajoute que MM. Soustelle, Debré, Boscary-Monservin, Giscard d'Estaing et le général Faure, interrogés, déclarent tout ignorer d'un comité des six? Le dossier est clos sur ces déclarations et par le réquisitoire du 1er janvier 1958. L'affaire devrait donc aller maintenant vers sont dénouement puisque les hommes qui ont inspireé l'attentat sont mis hors de cause et qu'il ne reste plus qu'à condamner les auteurs. Toutefois, des avènements imprévus vont donner, dans les mois qui viennent, un éclairage nouveau à la manœuvre politique que l'on s'est efforcée de cacher et qui, pourtant, se trouve bien à l'origine du " bazooka ". "...

P126

..."Au sujet de Kovacs, je reçois la visite le 18 juin 1958 de Me Tixier-Vignancour, son avocat. Kovacs est bien malade il ne supportera pas le choc du jugement. Le maître se fait persuasif, c'est du " grand mélo " et j'ai droit à tout un panégyrique. Ceci est une des premières manœuvres à laquelle, en ce qui me concerne, il était simple de répondre. Mais ce qui est plus grave, c'est la pression exercée sur Mme Rodier.

Et maintenant je cite Mme Rodier. " Les mois passent? Me Floriot m'écrit seulement le 30 décembre 1957 et sa lettre ne me satisfait pas, je demande à le voir. Il me confirme que des non-lieux viennent d'être rendus pour les inculpés en France, ajoute que l'affaire ne sera pas jugée à Alger mais en métropole et me dit tout ignorer des raisons de ces décisions. Seule la justice militaire est en possession de tous les éléments. Pour lui, il n'y a plus de " dossier Rodier (sic). Devant mon vif désir d'avoir des explications, il me propose de me mettre en rapport avec M.Guibert, directeur de la justice militaire, seul qualifié pour me donner satisfaction. Effectivement, fin janvier 1958, je suis reçue par M.Guibert avec lequel j'ai un long entretien. Il me fait un résumé de l'affaire, me donne les noms de personnes impliquées dans le complot et ajoute : " Si Griotteray, Knecht et Sauvage ont bénéficié de non-lieux c'est parce qu'ils ne sont que des sous-ordres et ne peuvent être incriminés sans mettre en cause des personnalités beaucoup plus en vue. Cela pourrait déclencher des mouvements d'opinion, menacer la stabilité gouvernementale et être à la base d'un 6 février (sic). D'autre part, ajoute-t-il, une confrontation entre le général Cogny et le général Salan ne serait guère opportune. Cela serait certainement exploité par la presse et jetterait le discrédit sur notre armée. " Puis, en présence d'un général de gendarmerie, il me demande de renoncer à ce que le côté politique de ce procès soit évoqué, faisant appel à la mémoire de mon mari, à son attachement au général Salan et à mon sens de l'honneur. Je me suis inclinée. Pour me prouver que ce sacrifice est nécessaire et marquer la confiance qu'il met en moi, il propose de me laisser consulter le dossier après son retour de la Cour de cassation, ce en présence de Me Floriot auquel il est lié d'amitié et dont il est sûr du patriotisme. Je me suis retirée sur ces paroles, mais je n'ai plus jamais eu de nouvelles ni de M.Guibert ni de Me Floriot. "...

Affaire classée pour eux..Ils ont trouvé une échappatoire. L'excuse évoquée ne pouvait que mieux réussir sur une pauvre veuve désemparée. Dire que cela pouvait porter préjudice au général Salan n'était qu'un prétexte pour attendrir Mme Rodier qui savait l'attachement que se portaient les deux hommes.

P12

..."La pression exercée sur cette pauvre femme portant le deuil de son mari et faisant suite à une sorte de conspiration qui était en même temps une tromperie à laquelle des personnalités connues n'ont pas craint de mêler leur nom revêt un caractère odieux ; mais aussi les déclarations des exécutants d'Alger n'en prennent que plus de force. "...

Dernier paragraphe d'une lettre de Guy Mollet adressée à Mme Rodier

P128

..." Les criminels qui ont lâchement assassiné un officier français et, s'il en est, ceux qui ont armés leur bras, doivent être punis. Non seulement je n'ai jamais agi pour qu'il en soit autrement, mais je me tiens à votre entière disposition pour vous aider - si je peux - à faire poursuivre jusqu'à son terme la nécessaire action de la justice. Je vous autorise, évidement, à faire de cette lettre tout usage qui pourra vous paraître utile à cette fin…"...

.." Au mois de juillet, " l'affaire du bazooka " commence à remplir les colonnes de la presse, le procès doit en effet se dérouler sous peu. Cette perspective jette la consternation dans certain milieu politique. Le fait suivant en est une illustration. A mon cabinet civil et militaire se trouve le colonel Alain de Boissieu, gendre du général De Gaulle. Un lundi du mois de juillet, de retour de week-end, il demande à être reçu personnellement pour une question grave. J'accède à son désir mais le prie de se faire accompagner dans mon bureau par son chef direct, le général Lennuyeux, qui dirige le cabinet.

- M.Debre, que j'ai rencontré au cours de mon séjour parisien, me dit le colonel, m'a prié de vous demander de ne pas insister pour que le procès du bazooka vienne à l'audience. Ma reponse demeure invariable :

- Rodier a été tué, ses assassins doivent être jugés, quels qu'ils soient ! Puis Lennuyeux et de Boissieu se retirent. "...

P130

..." Ainsi voilà l'orientation donnée à son tour par le ministre de tutelle, essentiellement responsable puisque chef hiérarchique suprême du parquet militaire. M.Debré peut se sentir rassuré, nous allons vers une mise en liberté provisoire? Malgré l'opposition du colonel Cornu, commissaire du gouvernement, et à l'étonnement de tous, un huis clos est ordonné à l'issue duquel, à 18 heures, l'affaire est renvoyée sine die et les accusés mis en liberté provisoire. "...

P131

..." A cet instant du récit faisons bien le point. Après les déclarations de Me Floriot et de M.Guibert à Mme Rodier, la démarche d'Alain de Boissieu au nom et pour le compte de M.Michel Debré, le rapprochement des instructions de M.Guillaumat, ministre des Armées, et des arguments avancés par la défense au cours du huis clos, arguments rapportés par le commissaire de gouvernement lui-même, n'est-il pas à son tour hautement significatif ? "...

P133

..." Comme le colonel Gardon regagne la capitale, le général Dulac le prie de me mettre au courant de la démarche de M. de la Malène (venu à Alger) qui voulait savoir si Salan était d'accord pour que l'affaire soit jugée à huis clos; ce qu'il fait le 11 août à l'hôtel Astor ou je réside. (Salan est en effet en déplacement à Paris) Il me remet à ce sujet une fiche écrite de sa main, s'étonnant devant moi de l'insistance que mettent certains personnages, dont M.Debré, à éviter ce procès. Dès mon retour à Alger, le général Dulac me confirme la visite qu'il a reçue de M.de la Malène et son but. Je lui dis alors :

- On met donc tout en œuvre pour que la justice ne soit pas rendue ! Pour ma part, je maintiens ma position, avec d'autant plus de vigueur que toutes ces manœuvres confirment la justesse de mon opinion : Ceux qui ont prescrit cet attentat ne sont pas sur le banc des accusés. "...

P134

..." Kovacs ne se présentera pas à la convocation du tribunal. Il préfère disparaître et gagne l'Espagne. Les séances du tribunal se déroulent du 6 au 11 octobre dans une salle misérable de la vieille caserne de Reuilly. Derrière une table en bois, siège un vieux magistrat bien usé et quelques militaires. Que viennent-ils faire là ? Il est vrai que cette fonction n'est pas recherchée dans l'armée et qu'on choisit un peu n'importe comment parmi les cadres disponibles. Ces juges, surpris par l'atmosphère du procès et troublés par Me Tixier-Vignancour et Me Biaggi, ont accepté la mise en liberté provisoire des inculpés sans trop comprendre pourquoi. Pas un seul n'a posé de question sur les origines de l'attentat ni ne s'est demandé qui avait armé les bras de ces exécutants. Aucun d'eux ne s'en préoccupe et l'audience suit son petit train train. Ils n'ont plus devant eux que les cinq inculpés qui n'ont pas fui, pensant bien que leurs amis politiques vont les tirer d'affaire et qu'ils seront relaxés.

il y a tout lieu de penser qu'un deal a été conclu entre les avocats et le gouvernement pour qu'en contrepartie d'une peine pas trop lourde, symbolique, on ne soulève pas le problème des véritables organisateurs de l'attentat

Aussi lorsque le verdict tombe, grande est leur stupéfaction : peine de mort par contumace pour Kovacs, réclusion criminelle pour Castille, peines de prison pour les autres. Les gardes les enchaînent, personne ne les a secourus ! Ils partent vers la Santé, la tête basse mais une flamme de révolte se lit dans leur regards. Et ceux qui les ont poussés ne sont pas inquiétés. Le silence se fait? ".

Les condamnés seront transferés dans des prisons à Alger

P135-136-137

..." L'affaire du bazooka semble donc close? Il n'en est rien ! tout d'abord, en janvier 1960, dans le tumulte des Barricades, un commando de Pierre Lagaillarde libère les condamnés du bazooka et les incorpore dans sa troupe.

Ils fuiront en Espagne dès la fin des Barricades en janvier 1960

Puis, alors que la politique d'abandon du général de Gaulle m'a conduit à passer en Espagne, j'ai, à Madrid, une conversation intéressante. Je loge à l'hôtel Princesa où Pierre Lagaillarde me demande de donner audience à Castille et à Fechoz qui sont avec lui. Le 10 janvier 1961, j'accède à sa requête et reçois Castille et Fechoz dans mon bureau dont les fenêtres donnent sur un petit jardin. Les gardes civils y assurent une faction vigilante car je suis étroitement surveillé par la police de Franco. Castille se présente : officier du génie, il a appartenu comme lieutenant au 11ème Choc ainsi qu'au S.D.E.C.E. Le 11ème Choc est en effet le régiment où cet organisme puise ses spécialistes pour les missions délicates. Il n'a jamais été en Indochine. Grand, très fin, il s'exprime avec facilité. Fechoz est assez fruste. C'est un garçon courageux mais influençable. Tous deux me disent leurs regrets d'avoir été entraînés dans cette affaire du bazooka et leur certitude, eu égard à la personnalité de ceux qui les dirigeaient de Paris et de Rabat, d'être dans la voie juste du maintien de l'Algérie dans la France. Tout ce qu'à déclaré Kovacs et que nous avons confirmé dans nos dépositions du début février 1957 est vrai, me dit Castille. C'est M.Debré qui orchestrait tout: le général Cogny était à sa devotion et voulait à tout prix venir à Alger. Knecht était subjugué par Griotteray qui, de son coté, avec Sauvage, était envoûté par le général. La réunion du 16 décembre 1956, au Saint George a bien eu lieu ainsi que l'a décrite Kovacs. Nos rencontres avec Griotteray, Knecht et Sauvage, sont l'exacte vérité. C'est pourquoi lorsque nous avons été condamnés nous n'avons pas compris car nous étions persuadés que M.Debré, alors Garde des Sceaux, nous ferait obtenir le non-lieu dont les autres inculpés, en France, avaient déjà bénéficié. Nous avons porté toute la responsabilité de cette malheureuse affaire?"

A les écouter parler pendant près de trois heures, j'ai trouvé le sentiment qu'ils étaient incapables d'avoir monté ce scénario pour se défendre tant ils donnaient de précisions sur les rencontres d'Alger, sur les personnages, les lieux. Je retrouvais là une confirmation de toutes les hypothèses antérieures, formulées à la lumière des documents? Enfin, lorsque après avoir quitté Madrid pour Alger, le dimanche 22 avril 1961 au matin, je deviens le chef de l'O.A.S., les informations que je recueille concordent parfaitement avec les propos tenus par Castille et Féchoz. C'est pourquoi j'adresse à M.Michel Debré, qui est alors Premier ministre, la lettre suivante, en raison des attaques dont l'O.A.S. est l'objet de sa part, attaques injustes contre des hommes qu'il a lui-même engagés à la lutte par ses écrits du "Courrier de la Colère", dont je n'ai pas oublié cette phrase : " Tout abandon de l'Algérie est un acte illégitime qui place ceux qui le commettent hors la loi et tous ceux qui s'y opposent, quels que soient les moyens employés, se trouvent en état de légitime défense.

" Le 29 janvier 1962. Monsieur, jusqu'ici je m'étais fixé comme ligne de conduite de garder personnellement le silence dans cette bien triste affaire qu'a été celle du bazooka. Certes, je sais que quelques journalistes partiellement informés y ont fait allusion. Votre gouvernement vient de prendre des mesures dites " spectaculaires " pour lutter contre les patriotes qui ont pris pour mission celle-là même que vous prétendiez remplir il y a de cela seulement trois ans : la lutte pour la défense et l'intégrité du territoire national. Ces mesures, vous avez tenu à les expliquer vous même sur les ondes de la Radio Télévision Française, n'hésitant pas à appliquer les qualificatifs d'assassins et de criminels à l'encontre de ces mêmes patriotes. De ce fait, me voilà donc libre de raviver certains détails précis et de vous rappeler la part directe que vous avez personnellement prise, en d'autres temps, dans une affaire d'assassinat. Votre participation m'a été prouvée en deux occasions au cours de l'année 1958. Au mois de juillet, le colonel Alain de Boissieu venait me trouver en présence du général Lennuyeux, pour me demander de votre part de ne pas donner suite au procès du bazooka, craignant que " votre nom et celui du général de Gaulle n'y soient irrémédiablement mêlés ". Vous connaissez la suite que j'ai réservée à cette démarche. Je me suis refusé à vous suivre. Quelque temps après, au mois d'août, vous êtes revenu sur ce problème. M. de la Malène, qui faisait alors partie de votre cabinet, vint à Alger. Comme je devais m'absenter je le fis recevoir par le général Dulac qui mit au courant le colonel Gardon, mon conseiller juridique, étant donné qu'il s'agissait d'une mission dans le cadre du cabinet du Garde des Sceaux. M. de la Malène a exposé la même argumentation que le colonel de Boissieu. Le colonel Gardon m'a laissé une relation manuscrite de cet entretien. Ce document, précieux s'il en fut, a échappé à toutes les investigations et perquisitions de votre police. En Espagne ensuite, vous n'ignorez pas que j'ai rencontré ceux-la même que vous aviez trompés, en leur faisant exécuter un acte qui était beaucoup plus destiné à servir vos ambitions que la cause de l'Algérie française. Les précisions que j'ai recueillies auprès de ces exécutants m'ont définitivement fixé sur la réalité de vos agissements. Ainsi vous êtes le premier justiciable des mesures que vous venez de prendre contre ceux que vous qualifiez de criminels. Je vous désigne nommément comme l'assassin du chef de bataillon Rodier ".

Une copie de la présente lettre fut adressée à M. le Ministre des Armées et à M. Le procureur de la République de la Seine, pour leur information personnelle. Acheminée par les voies postales normales, elle parvint bien à ses destinataires et fut reproduite à l'époque par certains journaux dont " Le monde " du 7 février 1962. Trois mois après, le 20 avril 1962 c'est mon arrestation. Le 15 mai 1962 s'ouvre mon procès où il sera longuement parlé du " bazooka ".

devant le tribunal le Général Salan fait une synthèse percutante de l'affaire

P138

Dans ma déclaration devant le tribunal, le 16 mai, je m'exprime en ces termes : " A Alger, intervient le monstrueux attentat du bazooka. Le 16 janvier, à 19 heures, deux roquettes sont tirées, l'une sur mon bureau, l'autre sur celui du commandant Rodier qui est tué sur le coup. C'était le premier acte de violence n'émanant pas du F.L.N., et il avait été dirigé contre le commandant en chef. Qui donc l'avait commis ? On sut rapidement que cet attentat était relié à un important complot dont la réussite exigeait mon assassinat. Ses instigateurs sont ceux qui demandent aujourd'hui pour moi la peine capitale. Ils désirent obtenir par mon jugement ce qu'ils n'ont pas réussi par le bazooka. Cela est si vrai que toute instruction sérieuse m'a été refusée. Aucun témoignage n'a été recueilli, pas même celui de M. Michel Debré. Or il est impossible de comprendre les événements et d'expliquer ma position comme le mobile de mes actes si l'attentat du bazooka n'est pas éclairci. Quand le pouvoir refuse à un inculpé une justice complète, c'est qu'il y a le plus grand intérêt ". Je termine ma déclaration : " Désormais je garderai le silence ". "...

P138-139

..." Mitterrand est cité à la barre à la suite de son article suivant : " Un incroyable hasard a voulu que Salan fut la première victime désignée par le clan qui portera devant l'Histoire la responsabilité d'avoir déclenché la guerre civile, en ordonnant de tirer au bazooka, un jour de janvier 1957, sur le commandant en chef de notre ancienne Algérie. " Mitterrand répond :

- J'ai en effet écrit cet article. "...

P144

..."Debré à la barre nie être à la base du complot de l'attentat au bazooka. Il détient une lettre du général Dulac où celui-ci écrit ne pas se souvenir de la visite de la Malène à Alger ainsi qu'une lettre de Knecht qui dément l'entretien qu'a eu le colonel de Boissieux avec le général Salan courant juillet 1958 où il lui demandait de la part de Debré de ne pas insister pour que l'affaire du bazooka vienne à l'audience, craignant en effet que " son nom et celui du général De Gaulle " n'y soient irrémédiablement mêles. "...

P141

..." Il me paraît alors que M.Debré, encore premier ministre, a eu le réflexe de se faire " couvrir ", après ma lettre du 29 janvier, en recueillant ces déclarations fallacieuses auprès de généraux qui étaient, de fait, toujours sous ses ordres. "...

P144

..." Le complot du bazooka, point de départ du 13 mai 1958, avait pour origine un groupe politique, derrière lequel se profilait la haute et énigmatique figure du général de Gaulle et qui gravitait autour de M.Debré et de ses amis. Malheureusement, lorsque les événements du 13 mai se produisirent, j'étais dans l'ignorance de la plupart des faits que je viens de relater au cours des pages précédentes et qui ne parvinrent à ma connaissance qu'à partir de juillet 1958 et dans les années suivantes. "

Il est évident que si le général Salan avait eu alors connaissance des faits réels, les événements du 13 mai 1958 eussent pris une toute autre direction....qui n'aurait pas été de toute évidence gaulliste

 


 

MOI VIVANT, JAMAIS LE DRAPEAU FLN NE FLOTTERA SUR ALGER

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«Moi vivant jamais le drapeau FLN ne flottera sur Alger... »

C'est lors de la deuxième tournée des popotes qui débuta le 4 mars 1960 par la zone nord constantinois que De Gaulle prononça cette phrase

Cette tournée, envisagée dès février après les barricades, avait été repoussée en mars suivant les avis des conseillers du chef de l'État. Depuis Telergma où s'était posée la Caravelle présidentielle, le chef de l'État, par hélicoptère gagne Hadjer Mafrouche (Collo) PC du 5e REI où opère ce régiment. Il y prononce des propos identiques à ceux que je citerai plus loin, propos rapportés par un de mes camarades de promotion de Saint Cyr Coètquidan. Deuxième étape, Catinat, secteur d'El Milia, commandé par le colonel Trinquier, point dur du secteur où cependant vient d'être créé un groupe d'autodéfense féminin. Le chef de l'État descend de son hélicoptère et avant de rejoindre la grande tente où se trouvent réunis les officiers de différents régiments ou unités en opération dans ce secteur, petite cérémonie traditionnelle, poignées de mains aux notabilités, aux anciens combattants et inspection de ce groupe d'autodéfense.

«Ferhat Abbas et sa bande ne se rendront jamais, ne remettront jamais leurs armes... Il faut aller les chercher... C'est votre mission. Ce sera dur. Je vous fais confiance. Jamais, je ne traiterai avec le FLN... L'armée française restera en Algérie... Jamais le drapeau FLN ne flottera sur Alger ».

Pour nous (officiers) tout est simple, plus d'équivoque.., et pourtant ce fut un mensonge de plus, aux conséquences douloureuses, dramatiques.

A. Bruniaux 17487 Empuriabrava, Espagne (Témoignage paru dans la revue L'ALGERIANISSTE DE juin 2007)

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L'AFFAIRE SI SALAH

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 ou la dernière infamie, permettant de brader l'Algérie et le pétrole saharien au FLN ...

Le Général CHALLE, dans son livre " Notre Révolte", écrit :

P.167 à 171

Au début de mars 1960, les chefs de la willaya 4, celle du Nord-Algérois, demandaient à traiter. Mais comme ils se méfiaient, à tort d'ailleurs, des conditions que pourraient leur imposer les militaires, ils s'arrangèrent pour faire appel directement à Paris.

Par l'intermédiaire du caïd de Médéa, ils purent toucher le Procureur général d'Alger qui alerta directement Michelet, garde des Sceaux. On ne me mit au courant que lorsqu'il n'y eu pas moyen de faire autrement puisqu'il fallait tout de même discuter de conditions militaires. Les chefs rebelles étaient Si Salah, un homme intelligent, Mohamed, dur et fanatique mais réaliste, enfin Lakdar, adjoint au chef de la willaya.

Et les conversations commencèrent à Alger et à Paris.

Elles étaient suivies en particulier pour le compte de l'Elysée par Bernard Tricot, intelligent et sectaire, l'âme damnée de de Gaulle pour l'Algérie, et pour le compte de Matignon par le lieutenant-colonel Mathon. Pour mon compte, par mon état-major et en particulier par le colonel Jacquin, un grand as du renseignement français, peut-être le plus grand depuis 1945.

Très vite nous nous mimes d'accord avec les chefs rebelles. Les conditions faites étaient convenables. Ces chefs se faisaient fort d'entraîner l'assentiment de Mohand Ou el Hadj, commandant la wilaya 3, de Grande Kabylie, de la wilaya 6 pratiquement sous le contrôle de la 4 depuis la mort au combat de son chef Si Houaés tué en même temps qu'Amirouche, le prédécesseur de Mohand Ou el Hadj, enfin de la wilaya 5 très affaiblie et commandée à distance depuis le Maroc.

C'étaient les trois quarts de l'Algérie qui basculaient.

En mettant toutes mes troupes sur l'Est et le Sud-Constantinois, c'était la fin de la rébellion en quelques mois.

Mais les chefs de la wilaya 4 demandaient un délai. Il fallait qu'ils consultent leurs propres subordonnés et l'ensemble de leurs troupes. Or ils disaient avoir besoin de vingt-cinq jours à un mois au moins pour aller d'un bout à l'autre de leur wilaya, étant donné la pression de notre dispositif. Ils partirent pour leur tournée vers le 15 avril après nos accords préliminaires. Ils devaient finalement mettre près de deux mois pour faire leur tournée.

Or le 23 avril, après de nouvelles péripéties, je quittai mon commandement.

Mais l'affaire de la wilaya 4 suivait son cours. Après avoir contacté tous leurs cadres et toutes troupes, les trois chefs déjà cités firent dire qu'ils étaient près à aller à Paris où ils demandaient à voir le général de Gaulle.

L'audience eu lieu du 11 au 12 juin. A ces chefs qui venaient demander l'aman, de Gaulle fit bonne figure mais annonça qu'il allait faire un discours le 14 juin dans lequel il ferait un dernier appel au G.P.R.A.. A ces rebelles qui demandaient la paix contre la volonté du G.P.R.A., de Gaulle opposait le G.P.R.A.. Malgré les bonnes paroles, ils partirent extrêmement troublés. Ils poursuivirent cependant l'exécution de leur projet.

Mais Tricot les suivait à la trace et le 17 juin, dans une entrevue à Alger il déclara : " Il ne faudrait pas gêner la politique du général de Gaulle par des négociations latérales."

Engagés comme ils l'étaient, Salah, Mohamed et Lakdar continuèrent leurs tractations. Fin juin avait lieu à Melun une série d'entretiens entre les représentants du gouvernement français et les représentants du G.P.R.A.. Ils échouèrent parce que les représentants français Morris, de Gastines, suffisamment au courant des affaires en cours et suffisamment honnêtes, ne voulurent pas passer sous les fourches caudines de Boumendjel. Cette erreur ne devait pas se reproduire et dans la suite on n'employa plus que des marionnettes : Joxe, Buron, de Broglie, Simon, de Camas, etc. et Tricot tirait les ficelles.

Mais le coup etait porté, Si Salah partit encore début juillet en Kabylie, voir Mohand Ou El Hadj, commandant la wilaya 3, et d'ailleurs recevoir son assentiment, mais Mohamed avait deja retourné sa veste. Comprenant enfin que l'Elysée poursuivait un but différent de celui qu'il annonçait, il faisait assassiner Lakdar, intercepter Si Salah à son retour de Kabylie et procédait parmi ses cadres à une purge sanglante après avoir fait une confession publique.

Fin juillet 1960, l'Algérie ne serait pas en paix car je n'étais plus là pour agir et essayer de rattraper tout ce que Paris gâchait à dessein.

De Gaulle venait d'éviter une double catastrophe (du point de vue de sa politique)

D'abord cette armée qui l'avait porté au pouvoir en mai 1958 pour conserver l'Algérie à la France ne pouvait s'enorgueillir d'une victoire. Il allait la casser, la disloquer, l'aplatir pour qu'en sente bien qu'en France il n'y avait qu'un Maître et non pas un Président de la République et des structures convenables.

Enfin l'Algérie ne pourrait pas demeurer française ou même européenne et pourrait être jetée en appât aux Afro-asiatiques, afin qu'un jour de Gaulle puisse prendre la tête de la fraction revendicatrice de la planète, la plus nombreuse, et être le Super-Tito d'un super-neutralisme.

P.183

Les conditions qui avaient amené Si Salah, Mohamed et Lakdar à l'Elysée pouvaient en quelques semaines être reconstituées. Pour cela deux obligations : prouver à tous les Algériens de toutes communautés que des chefs avaient le dessein très ferme d'instaurer définitivement une paix française. Et qu'on en avait les moyens. Or ces moyens existaient sur place. L'armée française d'Algérie était suffisante pour imposer la paix si la population était persuadée que son destin politique était fixé. Il ne faut pas oublier que les Forces armées s'élevaient au chiffre considérable de plus de 550.000 hommes tout compris, c'est-à-dire avec les supplétifs de toutes obédiences et les polices. Sur ce total, un peu plus de 20% faisaient la guerre. Le reste faisait de l'occupation du territoire ou s'enlisait dans des services trop importants.

P.185-186

Retournant à Lyon pour la fin de semaine, je comptais y rencontrer mon ex-chef d'état-major, le colonel Georges de Boissieu. J'avais et j'ai toujours la plus entière confiance en cet officier remarquable, dont le jugement précis et pondéré m'avait aidé considérablement lorsque j'étais commandant en chef en Algérie.

Georges de Boissieu connaissait les unités et les officiers d'Algérie et après être resté quelque temps chef d'état-major de mon successeur Crépin, commandait depuis six mois le secteur de Djidjelli. Il venait en Bresse prendre dans sa famille quelques jours de repos. Je m'entretins avec lui à l'aérogare de Lyon-Bron. Je lui fis part de mes prévisions ultra-pessimistes concernant la politique de De Gaulle et les suites de la comédie que l'on se préparait déjà à jouer à Evian.

Il fut entièrement de mon avis. Faisant ensuite le tour de la situation en métropole et en Algérie, il me dit : " La métropole, hypnotisée par de Gaulle, serait opposée à une tentative civile ou militaire en Algérie. " J'en convins et lui demandai ce qui se passerait si je prenais la tête d'une rebellions militaire en Algérie. Il me répondit alors : " Avec vous l'armée d'Algérie marchera tout entière et vous ferez très vite la paix en Algérie, mais alors quid de la métropole ? " Je lui retorquai que je n'avais pris aucun engagement auprès de quiconque, mais si on laissait aller, l'Algérie serait perdue dans le chaos, le sang et les horreurs et qu'ensuite la métropole risquait de payer de sa lâcheté par une guerre civile. Par-delà la mort de la démocratie française la vie même du pays me paraissait en jeu. Si au contraire nous pouvions sauver l'Algérie, l'opinion métropolitaine transformée nous donnerait barre sur le gouvernement. En outre, nous aurions alors la force, et disponible.

P.187

Le 11 avril 1961, de Gaulle annonçait clairement le " dégagement ", savoureux euphémisme, et souhaitait " bien du plaisir " à ceux qui prendraient notre suite. On endormait le peuple gentiment, qu'il y aurait des garantis formelles, que l'armée française serait garante. Toutes choses que nous, qui connaissions l'Algérie, savions fausses et destinées seulement à tromper les nombreux métropolitains acquis au lâchage de l'Algérie, mais qui par un sursaut de fierté nationale à retardement, ou par simple humanité, tenaient à se que le dégagement se passe dans l'ordre et la dignité !

Apres sept ans de guerre dure, ce n'était pas possible. Il n'était que de connaître les tueries, les purges sanglantes que les chefs rebelles avaient à maintes reprises infligées à leurs propres cadres et troupes pour savoir quelle serait leur attitude. Sans paix française, imposée par l'armée française , il n'était pas possible que l'Algérie puisse progresser, puisse même subsister normalement, quelles que soient les institutions dont elle serait dotée.

Pour éviter à mon pays un parjure qui se terminerait dans la honte, et à l'Algérie une aventure qui la ferait régresser et tomber dans la misère et le chaos sanglant, le 12 avril je donnais mon accord.

accord de prendre la tête du putsch avec la suite que l'on connait....avec tout le malheur et le sang annoncés....

Avec ce dernier témoignage du général Challe nous fermons ce dossier de la face noire du gaullisme. Non pas que tout ait été dit sur le sujet...car il y a eu beaucoup d'autres exactions et d'autres infamies commises à des niveaux subalternes....mais concernant les dirigeants l'essentiel a été évoqué. Et il s'agit en l'espèce de faits avérés et publics qui n'ont pu être totalement étouffés.

D'aucuns diront qu'il existe une face lumineuse du Gaullisme...Voire. Nous ne le pensons pas et nous attendrons que toutes les archives soient ouvertes et que les historiens en décident. En attendant nous pensons que l'aventure gaulliste sous la direction d'un paranoïaque a trompé beaucoup de bonnes volontés qui ont cru faire le bon combat et a été porteuse de beaucoup de malheurs pour la France

Nous donnerons le dernier mot, en conclusion, à l'un de ceux qui ont permis à l'aventure gaulliste de prendre son essor en Algérie en assassinant l'Amiral Darlan. Mario Faivre, Français d'Algérie, fils du poète Marcello Fabri, a été l'un des participants à la préparation du débarquement américain et surtout l'un des instigateurs de l'assassinat de Darlan pour le compte de l'Homme de Londres. Voici ce qu'il écrit, la désillusion étant venue, dans une lettre adressée au général Béthouart le 18 décembre 1975, à l'occasion de la sortie de son livre intitulé : Nous avons tué Darlan. - Editions de la Table Ronde - 1975

"Vous m'écrivez, mon Général, que vous jugez de Gaulle absolument incapable de patronner un crime politique. Si l'action de De Gaulle, de 1940 à 1945, malgré certains de ses aspects qui sont assez répugnants, a, sans doute, évité à la France un régime communiste à la Libération, (c'est très discutable, car De Gaulle s'est imposé à la Libération avec l'aide des communistes; et si la tentative de putsch communiste n'a pas réussi, c'est grâce aux socialistes et à Ramadier) je pense que son règne, de 1958 à 1969, n'est qu'une succession de crimes, certains inutiles, d'autres aux conséquences catastrophiques. Avoir, durant les années qui ont précédé son retour au pouvoir, fait voter à chaque occasion ses partisans avec les communistes pour enlever toute chance au régime démocratique et à la République de réussir dans ses entreprises, je pense que c'est un crime. Avoir empêché l'Europe de se constituer à l'époque où c'était possible, je pense que c'est un crime. Avoir promis l'Algérie française, pour reprendre le pouvoir, alors qu'il était déjà décidé à faire le contraire, je pense que c'est un crime. Avoir détruit l'armée, je pense que c'est un crime. La fusillade de la rue d'Isly, où plus de cent personnes, hommes, femmes, enfants, ont été assassinés alors qu'ils chantaient la Marseillaise, je pense que c'est un crime. Le sac de Bab-el-Oued, meurtres, viols, pillages, je pense que c'est un crime. Les enfants tués sur les balcons par les gendarmes mobiles, parce qu'ils s'y trouvaient malgré le couvre-feu, je pense que c'est un crime. Les gamins abattus sans sommation parce qu'ils inscrivaient O.A.S. sur un mur, je pense que c'est un crime. Les camps de torture, qui n'avaient rien à envier à la Gestapo, les assassinats commis par les barbouzes, je pense que c'est un crime. Avoir livré l'Algérie au F.L.N. et à la misère, je pense que c'est un crime. Avoir abandonné le pétrole du Sahara livré à de douteux accords bancaires qui se sont révélés être des chiffons de papier, je pense que c'est un crime. Avoir empêché les harkis de gagner la Métropole, vouant ainsi à l'assassinat plusieurs dizaines de milliers d'entre eux, je pense que c'est un crime. Avoir assassiné par peloton d'exécution interposé mon ami Roger Degueldre, alors que la guerre d'Algérie était terminée et que ne pouvait plus être invoquée l'exemplarité, je pense que c'est un crime. Avoir détruit ce qui restait de sens moral, peut-être enlevé ses dernières chances à notre civilisation, je pense que c'est un crime."

(Lettre de Mario Faivre adressée au général Béthouard le 18 décembre 1975.)


Les Barbouses

Au temps du gaullisme

Texte de José CASTANO ( joseph.castano0508@orange.fr)

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« Les Justes meurent comme des chiens ; les crapules ont leur chance. C’est un monde totalitaire déserté par toute transcendance. Le Mal n’y est pas un scandale mais la règle commune.» (Commandant Hélie Denoix de Saint Marc, officier putschiste du 1er REP)
           

La lutte contre l’OAS s’intensifiant et se confondant désormais avec celle contre la population européenne toute entière, le gouvernement gaulliste décida, à l’appui  d’innombrables escadrons de gendarmerie mobile (gendarmerie rouge) et  de Compagnies Républicaines de Sécurité, d’envoyer en Algérie une nouvelle race de « policiers ».Leur mission était claire : noyauter l’organisation afin d’obtenir les renseignements indispensables  qui mèneraient à l’arrestation des cadres du mouvement « subversif ».

Ces nouveaux « policiers » avaient rejoint en novembre 1961 les rangs du « Mouvement pour la Communauté » (MPC) qui deviendra, pour les besoins de la cause, « Mouvement pour la Coopération », organisme de lutte anti-OAS. Pour eux, « l’Algérie française » n’existait plus depuis que s’étaient ouverts les  pourparlers de Melun (25/29 juin 1960) et il importait désormais qu’ils débouchassent rapidement sur un « cessez-le-feu » et une indépendance inéluctable…

De Gaulle avait nommé le sinistre Jean Morin à la Délégation Générale et confié le commandement des troupes à Alger, Oran et Constantine à « ses hommes à lui ». Ces généraux d'opérette, s'ils n'étaient point brillants sur le plan professionnel, avaient l'avantage d'être sûrs. Une étoile supplémentaire avait converti Massu à la discipline et une brillante promotion l'attendait en Allemagne...           

A Alger, le colonel Debrosse, responsable du maintien de l'ordre, faisait merveille. Acharné à réduire, « par tous les moyens » la résistance des Européens, il s'était spécialisé dans la torture contre les membres de l'O.A.S. et n'hésitait pas à participer en personne aux interrogatoires et aux sévices en tous genres, y compris sur les femmes. Il était secondé admirablement, dans cette entreprise de destruction des volontés et des corps par son acolyte, le commandant Laporte, ainsi que par quelques civils sans scrupules, alléchés par les primes et le « profil de carrière sécurisant » que leur avait assuré le Chef de l'Etat.

Le président du MPC s’appelait Jacques Dauer ; la délégation d’Alger était présidée par Yves Le Tac (qui échappera à trois attentats de l’OAS), secondé par un secrétaire général actif : Lucien Bitterlin. D’autres responsables avaient pour nom : Jacques Focart, André Goulay… et le Ministre de l’Intérieur Roger Frey, en personne.

Dauer, aux ordres directs du Ministre chargé des affaires algériennes, Louis Joxe,  avait toute latitude pour organiser, sur place, une « troisième force » pro-française, dont le but  était de promouvoir, après l’indépendance, une coopération franco-musulmane. A cette fin, d’importants fonds, directement versés par la Délégation Générale, lui étaient alloués…

Pour obtenir cette « troisième force », il fallait créer dans les grandes villes d’Algérie un sentiment de peur et d’extrême confusion au sein de la population européenne en fomentant des attentats contre les intérêts français, les biens et les personnes et en attribuant à la seule OAS la responsabilité de ces actes terroristes… Le but avoué : détourner la masse des « criminels » de l’OAS. Cependant, ces opérations -notamment de plastiquage- devant se dérouler de nuit et l’instauration du couvre-feu de minuit à cinq heures du matin, ne permettant pas de se déplacer sans risque dans les villes, armes et laissez-passer mentionnant de fausses identités allaient être fournies par la Sécurité militaire.

Les barbouzes étaient nés. Sans mandat officiel, ces nouveaux « policiers » étaient recrutés dans les milieux les plus divers. C’était pour la plupart un ramassis de repris de justice, d’hommes de main en chômage, de Vietnamiens attirés par les primes, de marginaux et de truands comme Jean Augé et le proxénète Georges Boucheseiche, ancien de la Gestapo française. Tous ces gens avaient été attirés par des primes alléchantes, confortés de surcroît dans cette mission par un sentiment de puissance et d’invulnérabilité que cette « marginalité républicaine » leur conférait et possédant, comme l’avait indiqué « France-Soir » du 30 novembre 1961, « carte blanche pour liquider l’OAS ». C’était des gens « décidés à en découdre », capables de résister aux coups de l’OAS mais aussi de lui livrer bataille par les armes et, surtout, par la récolte de renseignements qui étaient, soit, immédiatement exploités, sois, transmis à la Sécurité militaire

D’autres chefs viendront renforcer, sur place, les effectifs : l’avocat Pierre Lemarchand et l’écrivain Dominique Ponchardier ainsi qu’une bande de truands auxquels on donnera une carte du SAC (Service d’Action Civique).

Dans « France-Soir » du 2 décembre 1961, sous le titre « Les « barbouzes » arrivent », Lucien Bodard, définissait leur mission :
« Très prochainement, les autorités vont employer les principes de la guerre secrète contre l’organisation de l’Armée Secrète (OAS)… L’objectif c’est de décapiter l’OAS en arrivant à détecter et à capturer les 10 hommes qui, à eux seuls, l’ont crée et l’animent… En réalité, les événements de ces derniers mois ont prouvé que le gouvernement était trahi dès qu’il voulait faire procéder à l’arrestation des chefs de l’OAS en se servant des moyens normaux… Cette force de choc sera indépendante. Les nouvelles formations anti-OAS ne feront partie d’aucune hiérarchie classique. Ce seront des organismes autonomes, sans sujétion à l’égard des autorités normales, agissant par leurs propres moyens et ne dépendant que des instances les plus hautes. Ils agissent largement en dehors de l’armée et de la police.
Avant tout, cette nouvelle force sera secrète. Un secret absolu couvrira les activités et surtout l’identité des membres des formations anti-OAS. Cette force appliquera les méthodes des commandos et de la guerre secrète. Il s’agira non seulement pour elle d’avoir des « tuyaux » mais de les exploiter immédiatement et de façon décisive. Tout se passera sans papiers, sans rien. Les transmissions et les communications seront réduites au minimum, de façon à ne pas donner l’alerte. »

Cet article qui souleva l’indignation et l’inquiétude de la population européenne d’Algérie sous-entendait, en réalité, qu’il ne s’agissait pas, là, des barbouzes déjà en place et que les « Delta » du Lieutenant Degueldre, à Alger, traquaient sans répit,  mais d’une nouvelle vague d’arrivants bien plus redoutables : la « force C », préparée en grand secret par Michel Hacq, directeur de la Police Judiciaire au ministère de l’Intérieur. Assimilés aux barbouzes en raison de leur objectif et de leurs méthodes, c’étaient des fonctionnaires (200 commissaires et officiers de police soigneusement choisis) agissant en secret mais dans la légalité, exactement comme ceux de la Sécurité militaire. Quatre mois plus tard, ils devaient « décapiter » l’OAS.

Ces hommes étaient chargés de faire du contre-terrorisme, c'est-à-dire des plasticages, de réaliser des interrogatoires musclés au cours desquels la torture sera utilisée contre les Français d’Algérie soupçonnés d’appartenance à l’Organisation et de transmettre les renseignements recueillis par le FLN (désormais devenu allié) sur l’OAS. Tout sentiment de clémence et de pitié leur était étranger, et ils n’étaient sensibles qu’à l’intensité des sévices de toutes sortes dont ils excellaient et de la torture, celle qui faisait vibrer les nerfs les plus éloignés, qui enserrait dans son réseau toutes les régions du corps, qui se perpétuait, enfin, régulière et égale, avec une sensation d’éternité comme celle qui dût accabler les damnés précipités dans les flammes sans fin.

Dès lors la répression s’abattit sur les Français d’Algérie, déclenchant indignation, colère, terreur même… Coupables, suspects et innocents étaient soumis aux mêmes interrogatoires, aux mêmes sévices…Les fiches médicales que les médecins établissaient auprès des victimes –quand ils réussissaient à les approcher !- signalaient à peu près toutes ceci : « Etat absolument catastrophique et impressionnant ! Couvert de plaies, traces rouges aux poignets, ongles boursouflés, brûlures électriques. Le sujet est très « asthénié », marche difficilement, présente des troubles auditifs et urine du sang. Il est constaté chez lui des plaies rectales qui n’ont ni le siège, ni l’aspect de fissures spontanées. » 

Les tortures n’épargneront ni les adolescents, ni les femmes, telle Mme Salasc, mère de cinq enfants, femme d’un chirurgien estimé. Elle fut arrêtée (et sa mère avec elle) dans la nuit du 8 au 9 septembre 1961 sous prétexte d’avoir hébergé des membres de l’OAS dont le colonel Godard. Des sévices affreux furent pratiqués sur elle par les sbires du colonel Debrosse. Face au « sanguinaire » en personne (c’est ainsi que les algérois avaient surnommé Debrosse), elle fit preuve d’un digne courage, soutenant son regard de fauve et ne livra pas son secret.
Pour limiter l’effet du scandale, Mme Salasc fut transportée à la clinique Lavernhe afin d’y recevoir des soins appropriés à l’état où elle avait été mise, tout en restant sous surveillance policière. Debrosse se livra alors à un chantage : l’affaire sera close sans suite, si le Professeur Salasc accepte de signer un certificat médical attestant « d’une affection chronique » pour justifier le séjour en clinique, et s’il ne porte pas plainte. Le Professeur refusa. Rentré en France, Debrosse obtint aussitôt ses étoiles de général. Tout comme son compère Katz, surnommé « le boucher d’Oran », promu général d’Armée (5 étoiles). De Gaulle savait payer ses séides… « Il y a des hontes à côté desquelles mourir n’est rien ».

L’OAS ne pouvait demeurer inerte face à ces exactions. C’est ainsi que le 29 janvier 1962, une bombe de très forte puissance, particulièrement soignée par le Lieutenant Degueldre, explosa dans la villa « Andréa » qui abritait l’équipe d’Alcheik, la plus dangereuse avec ses Vietnamiens, en tuant dix neuf et amenant le rapatriement des survivants en métropole.
La presse progressiste et de nombreuses organisations « humanitaires » s’étaient élevées, en France, contre les interrogatoires pratiqués en Algérie par l’armée sur les terroristes du FLN. Elles avaient alors obtenu la création d’une commission de sauvegarde et un droit d’enquête à leur sujet.Dès lors, le FLN était devenu la victime et les parachutistes, les assassins ! … Par contre, elles s’étaient généralement abstenues de critiquer ou de révéler au public les affreuses tortures pratiquées sur une vaste échelle par le FLN, tant sur les Européens que sur la population musulmane pour la soumettre à sa volonté.
Aujourd’hui, elle demeurait muette sur les tortures infligées par une certaine police contre les membres et les sympathisants de l’OAS qui se battaient uniquement pour demeurer Français sur une terre française.

Où étaient les articles tonitruants de l’Humanité, La Croix, Témoignage Chrétien, l’Express, le Monde… qui s’étaient découverts des dons de « défenseurs de la morale » ?
Que faisait Jules Roy, lui qui fut l’un des plus virulents proscripteurs des méthodes employées par l’armée contre les « pauvres petits fellagha » ? Il ne s’agissait pourtant pas d’égorgeurs, d’écorcheurs et de violeurs d’enfants qui se trouvaient en ce moment entre les mains des bourreaux, mais de ses compatriotes, d’hommes de sa race, qui avaient, eux, le tort de trop aimer leur pays !
Aucune voix, alors ne s’était élevée pour demander à nouveau la création d’une commission de sauvegarde et un droit d’enquête. Leur silence ne fut, en fait, qu’une vile approbation.
 « Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants : c’est l’indifférence des bons »  (Martin Luther King)
 « L’art de gouverner n’a produit que des monstres » (Louis Antoine de Saint-Just)
 

C'est tout cela le gaullisme. Il n 'y a plus rien à ajouter

Il y aurait aussi le dossier noir du neo-gaullisme à écrire avec les «exploits» sordides des Chirac, Pasqua, Debré et consorts....

En attendant 

 Ceux qui désireraient s'informer de bien d'autres dessous secondaires peu reluisants du gaullisme peuvent aller au site suivant

 http://www.de-gaulle.info/index.shtml


LE MASSACRE GAULLISTE DU 26 MARS 1962 À ALGER

Les documents qui suivent sur les massacres de pieds noirs ordonnés par De Gaulle et exécutés par l'Armée française, les gendarmes mobiles et les CRS ont été transmis par José Castano - http://popodoran.canalblog.com/archives/2010/03/24/17339991.html

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LE PRÉLUDE : LE  SIEGE  DE  BAB-EL-OUED (23 mars 2010)


« Rien n’est jamais acquis. Tout est bataille. On nous le fait bien voir. Nous sommes gênants. On nous efface. On a bâti une théorie du monde où nous n’avons pas de place. On nous verse dans le néant avec nos morts, nos espérances et nos souvenirs. » (Jean Brune) 
 

Vendredi 23 Mars 1962, le général de Gaulle écrit à son premier ministre, Michel Debré, une brève missive
         "Mon cher Premier Ministre, 
         Tout doit être fait sur-le-champ pour briser et châtier l'action criminelle des bandes terroristes d'Alger et d'Oran. Pour cela, j'ai, sachez-le, entièrement confiance dans le gouvernement, dans le haut-commissaire de la République et dans les forces de l'ordre. Veuillez le dire aux intéressés. 
         Bien cordialement. Charles de Gaulle."

Le jour même, la transmission et l'exécution de cet ordre sera chose faite.

Ce matin là, un camion militaire pénétra, à Alger, dans le quartier de Bab-el-Oued. Un commando de l'OAS arrêta le véhicule et demanda aux soldats de leur remettre leurs armes. Soudain, parmi eux, un appelé musulman fit claquer sa culasse en armant son pistolet mitrailleur... et ce fut le drame. La fusillade éclata et pour la première fois dans cette guerre d'Algérie, des militaires et des civils allaient s'affronter directement. L'irréparable était commis annihilant par là même tous les espoirs de voir l'armée se soulever à nouveau... 
Aussitôt -et durant toute la journée- les forces militaires et de police affluèrent. Des milliers de soldats, gendarmes et C.R.S. encerclèrent le quartier. Des barrages de fils de fer barbelés furent dressés. Bab-el-Oued était isolée du reste du monde... 
La Délégation Générale était en liesse. Le quartier serait privé de renforts et de ravitaillements. Enfin! le règlement de compte allait pouvoir avoir lieu! Bab-el-Oued, le symbole de la résistance en Algérie, allait recevoir le châtiment qu'elle méritait depuis longtemps déjà!... 

Très vite cependant, les visages des responsables allaient changer d'expression. Loin d'être impressionnés par ce gigantesque déploiement de force, les commandos de l'OAS réagirent énergiquement. Ils se savaient pris au piège et leur résistance allait être farouche... 

Face à 20.000 hommes, décidés à mettre au pas ce noyau rebelle, 150 hommes munis d'un armement hétéroclite mais connaissant admirablement chaque pouce de terrain et sachant pouvoir compter sur la complicité de l'habitant, allaient faire mieux que se défendre, à tel point qu'ils allaient prendre l'initiative des opérations et faire reculer sous leurs coups de boutoir les forces de l'ordre. 

Ailleret -qui depuis Juillet 1961, avait été nommé en remplacement de Gambiez- fulminait. Pour l'encourager dans sa fermeté, l'Elysée lui avait offert sa quatrième étoile. Son prestige était en jeu ainsi que celui de tous ses acolytes : Fouchet - haut commissaire en Algérie -, Morin - délégué général -, Vitalis Cros - préfet d'Alger -, Debrosse - commandant la gendarmerie mobile - et l'on décida alors de faire appel aux blindés et à l'aviation. Cette fois c'était l'engagement total. 

Bab-el-Oued, la citadelle du patahouët, le quartier de la joie méditerranéenne et de la douceur de vivre, allait subir un terrible châtiment par le fer et par le feu. Les premiers chars qui se présentèrent, tirèrent sans discontinuer sur les façades tandis que deux hélicoptères et quatre chasseurs T6 menèrent une vie d'enfer aux tireurs retranchés sur les toits. 
La puissance de feu était telle que les quelques officiers aguerris qui se trouvaient là, se croyaient revenus à la seconde guerre mondiale. Les habitants se jetaient sous les lits alors que leurs vitres volaient en éclats et que les balles de mitrailleuses 12/7 et les obus occasionnaient dans les murs des trous énormes. 

De toute part les blindés affluaient vomissant leurs nappes de feu et d'acier. Ils écrasaient les voitures en stationnement, montaient sur les trottoirs et éventraient les devantures des magasins. Derrière eux, suivaient les forces de l'ordre qui, aussitôt, investissaient maison après maison, se livrant à de sauvages perquisitions : meubles brisés, matelas éventrés et à l'arrestation systématique de tous les hommes en âge de porter une arme. Des milliers d'Européens étaient ainsi arrêtés et regroupés dans les quartiers musulmans, sous les quolibets et les insultes. 

Pour compléter l'isolement, on coupa les 8.000 téléphones qui reliaient encore les assiégés au reste du monde, ainsi que la lumière. Les habitants furent privés de ravitaillement et le couvre-feu permanent établi sur le champ. Les forces de l'ordre reçurent la consigne de tirer à vue sur "tout ce qui bougeait » et on interdit l'accès du quartier aux médecins. 

A 20h, il ne restait plus que 20 hommes qui menaient un héroïque combat d'arrière garde pour permettre à leurs camarades rescapés de prendre la fuite par les égouts. A 21h, des ambulances quittèrent le ghetto avec, à leur bord, les derniers résistants. La bataille était finie. Comme la légion à Camerone, l'OAS venait d'écrire là sa plus belle page d'histoire. 

Dans les appartements dévastés, on pleurait les morts et on s'efforçait de soigner les blessés. Qui saura jamais le nombre des victimes? Car à Bab-el-Oued, on soigne ses blessés et on enterre ses cadavres soi-même... 

Beaucoup de ces victimes n’avaient en rien participé au combat. Un gamin de quinze ans, Serge Garcia, fut tué dans son appartement ; une enfant de dix ans, Ghislaine Grès, fut abattue d’une rafale à l’intérieur de sa maison… C’était la litanie du désespoir : Blessés et malades manquant de soins, jeunes enfants saisis de convulsion, femmes enceintes prises par les douleurs… et puis, ce bébé de quarante-cinq jours intoxiqué par la fumée dans son berceau en flammes et cette petite fille blessée à la jambe que la gangrène menace…

Nicolas Loffredo, Maire de Bab-el-Oued témoignera à ce sujet : « Nous sommes intervenus auprès des autorités en faisant remarquer que des bébés étaient en train de mourir. Un officier de gendarmerie me répondit : « Tant mieux ! Plus il en crèvera, mieux ça vaudra ! Il y en aura moins pour nous tirer dessus ».Et comme nous demandions qu’on enlève au moins les morts, il a éclaté : « Vos cadavres, mangez-les ! »

Un goût âcre persistait au fond des gorges, l'odeur de la poudre et du sang stagnait dans les ruelles, des débris de toute sorte donnaient aux ombres habituelles de la rue des contours mystérieux, c'était un monde inconnu qui s'étendait sur chacun. Mais pour autant, le calvaire des habitants européens n'était pas fini et la fouille systématique se poursuivait avec une hargne et une haine inqualifiable. Après le passage des "forces de l'ordre", il ne restait plus rien d'utilisable : à la place des écrans de téléviseur, apparaissait un grand trou noir comme une image fixe de la mort. Les divans, les fauteuils et les matelas étaient crevés comme des sacs de son. Les meubles n'avaient plus de porte, plus de tiroirs, les gravures et les photographies familiales étaient arrachées des murs et piétinées, les bibelots s'entassaient, le linge traînait de-ci de-là, les réfrigérateurs étaient renversés et le ravitaillement détruit. Les familles étaient abattues, toutes leurs "richesses" étaient là, réduites en détritus et en poussières. Tout le sacrifice d'une vie!...

En Métropole cependant, on ignorait ce qu'était réellement Bab-el-Oued. On ignorait que ses habitants étaient tous des ouvriers et de surcroît, les plus pauvres de la terre algérienne. On ignorait que quatre vingt pour cent d'entre eux étaient communistes inscrits au parti et, qu'écœurés par l'attitude du P.C.F, ils avaient tous déchiré leur carte. Pourtant ce sont eux qui fourniront la majeure partie des commandos Delta de l'OAS et c'est parmi eux que se trouveront les plus courageux et les plus tenaces. Pouvait-on, sans faire sourire, les qualifier de nantis et de fascistes?... 

 Pendant quatre jours, Bab-el-Oued allait vivre un véritable cauchemar. Pendant quatre jours elle sera isolée du reste du monde, sans ravitaillement et sans soin. Alors, la foule algéroise se pressa devant les fils de fer barbelés qui ceinturaient le quartier et implora le service d'ordre de mettre fin au blocus. Devant le refus systématique des autorités qui tenaient à aller jusqu'au bout de leur vengeance, la solidarité Pied-noir allait prendre une décision bien méridionale. On collecta des vivres pour les assiégés qui les hissaient à l'aide de couffins tirés par des cordes jusqu'aux étages. Mais bien vite, la préfecture de police interdira les collectes, le couvre-feu intégral sera maintenu et Christian Fouchet, la voix hautaine, auto satisfaite, adjura sur les ondes de la télévision les Français d'Algérie, de faire confiance à la France (!) et de refuser de suivre les assassins de l'OAS!!!... 

Lundi 26 mars. Bab-el-Oued avait pris le tragique visage de Budapest. Mais, le blocus était maintenu ; la faim tenaillait les ventres, les perquisitions et les arrestations se poursuivaient et lorsqu'un blessé était découvert, on le traînait par les pieds jusqu'aux camions et là, on le "balançait" par dessus bord. 

Tout autour du réduit, la population était toujours amassée tentant l'ultime offensive du cœur : "Nous voulons rester Français... Vous n'avez pas le droit de nous combattre et de nous livrer... Notre crime le plus grave c'est de trop aimer notre pays..." 

Alors des tracts firent leur apparition conviant la population du Grand Alger à se rendre, dès 15h, drapeaux en tête et sans armes à Bab-el-Oued dans le but de tenter d'infléchir le traitement inhumain infligé aux 50.000 habitants de ce quartier. Le drame couvait… 

JOSÉ CASTANO

LE DRAME : LE  MASSACRE  DE  LA  RUE  D'ISLY (26 mars 2010)


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« La France est en état de péché mortel et elle connaîtra, un jour, le châtiment » (Maréchal Alphonse Juin)

Lundi 26 mars 1962. Un tract émanant de l’OAS, à l’instigation du Colonel Vaudrey, demandait à la population du Grand Alger de gagner, en une «manifestation de masse, pacifique et unanime, drapeaux en tête, sans aucune arme et sans cri, le périmètre du bouclage de Bab-El-Oued. »

« Non ! Les Algérois ne laisseront pas mourir de faim les enfants de Bab-El-Oued. Ils s’opposeront jusqu’au bout à l’oppression sanguinaire du pouvoir fasciste. »

Peu désireuse de voir les Algérois dans la rue, la Préfecture de police interdit la manifestation et pour appuyer cette décision, un important dispositif fut mis en place. Il était plus important et plus lourd au fur et à mesure qu'on se rapprochait de la "frontière de Bab-el-Oued". Avenue du 8 novembre, des chars de 30 tonnes braquaient leurs canons de 75 vers Bab-el-Oued et vers la place du Gouvernement.
De celle-ci au square Bresson, des half-tracks et des automitrailleuses avaient pris place, tourelles tournées vers les terrasses des immeubles et le centre de la ville. Bd Carnot on trouvait des C.R.S. Plus près de la Grande-Poste, des militaires de l'Infanterie et plus loin des Marsouins aux côtés desquels on voyait également des C.R.S. Rue Charles Péguy des camions militaires avaient été mis côte à côte, barrant la rue dans toute sa largeur.
Un pressentiment désagréable envahit cependant bon nombre d'Algérois. Si le Préfet, Vitalis Cros, avait vraiment voulu interdire la manifestation, pourquoi ne pas avoir, tout simplement  instauré le couvre-feu ? Pourquoi ne pas avoir informé la population des ordres d'ouverture du feu donnés aux forces de l'ordre ? Il est probable que bon nombre de manifestants seraient restés chez eux ce jour là.  Mais la manifestation devait se produire, on se contenta donc de l'interdire.

Le haut commandement militaire, pour des raisons qui ne seront jamais élucidés, avait désigné, en particulier, pour assurer le service d'ordre, le 4ème Régiment de Tirailleurs, composé en majeure partie de Musulmans, des appelés de surcroît. Ces hommes, fourbus, énervés, fébriles, agressifs à l'excès, avaient été « mis en condition » par le bouclage de Bab-el-Oued auquel ils avaient participé. Par ailleurs, ils avaient été enrôlés dans une armée qu'ils ne considéraient pas  - ou qu'ils ne considéraient plus- comme la leur dès lors que le cessez-le-feu avait été proclamé et que  l'indépendance était imminente. Ils se devaient, par conséquent, de donner des gages de fidélité et de bonne conduite à leurs futurs chefs et amorcer, au mieux, leur « reconversion » dans la future armée algérienne. La situation était idéale ! Ainsi, le moindre incident, la plus minime provocation, pouvait faire craindre le pire et les autorités le savaient !

Cette unité, en l'absence étrange de son chef, le colonel Goubard, était commandée par le chef de bataillon Poupat qui avait reçu des ordres qui le firent sursauter : « Arrêter la manifestation par tous les moyens, au besoin par le feu ! »

L'officier était ahuri. Un ordre d'une telle gravité ne pouvait-être donné que par écrit... et il avait en mains la preuve de ce qu'on lui demandait de faire. Aussi, à son tour, il le transmit à ses commandants de compagnie en précisant toutefois de ne faire usage du feu qu'en cas de légitime défense.

Vers 14h45, la foule estimée à plusieurs milliers de personnes arriva aux abords de la rue d'Isly. Il y avait là des hommes de tous âges, des femmes, des enfants. On était venu en famille et comme pour le 13 mai, on avait sorti les drapeaux tricolores et les médailles que les pères et les grand-pères arboraient fièrement.
Là, les manifestants allaient buter sur un barrage de tirailleurs commandés par le lieutenant Ouchène. Ce fut l'offensive du charme chère aux Algérois... et qui avait si bien réussi jusque là...

On parlementa, on chercha à fléchir le jeune officier en lançant un appel au patriotisme. "J'ai des ordres pour ne pas vous laisser passer", répondit-il. Finalement, le lieutenant accepta de laisser passer une délégation avec un drapeau tricolore en tête. Mais la foule trépidante s'infiltra à travers cette brèche et rompant le barrage se répandit dans la rue d'Isly poursuivant sa marche vers le square Bresson.

Aussitôt un renfort de soldats fut envoyé par le commandant Poupat afin de créer un nouveau barrage. Il s'agissait de quatre sections aux ordres du capitaine Gilet qui, très vite, allaient entrer en contact avec les manifestants. Comme précédemment, l'offensive de charme fut lancée. Cependant, le lieutenant Ouchène, ayant appelé sa seconde ligne à la rescousse, réussit à reconstituer son barrage, à couper et à arrêter le cortège. Ainsi, ceux qui étaient passés, se retrouvaient bloqués ; ils ne pouvaient plus ni avancer, ni reculer. Un sentiment de malaise envahit aussitôt quelques manifestants qui se voyaient enfermer comme dans un piège...

La tragédie se nouait.

Il était 14h50 à l'horloge de la Grande Poste.

Soudain une rafale d'arme automatique  dirigée sur la foule déchira l'air. Elle provenait d'un pistolet mitrailleur servi par un tirailleur situé à proximité du bar du Derby, sur le trottoir des numéros impairs de la rue d'Isly. Cela est une certitude ! Ce fut le déclenchement de la fusillade généralisée.  Aussitôt, les armes crachèrent le feu, la mort et répandirent la terreur. Rue d'Isly, rue Chanzy, rue Péguy, rue Alfred-Lelluch, bd Carnot, ce fut une abominable boucherie.
Les premières victimes furent foudroyées dans le dos à bout portant, comme en témoigneront les brûlures constatées sur leur peau et leurs vêtements. C'était la confusion et la panique, la fuite générale et éperdue. Des gens se réfugiaient dans les entrées d'immeubles, d'autres se couchaient, certains, croyant être protégés dans l'entrée d'un magasin, s'y entassaient : quelques secondes plus tard, ils étaient tous touchés par une rafale. Les vitrines volaient en éclats entraînant d'horribles blessures. De partout, les tirailleurs musulmans, tout sang-froid perdu, les yeux fous, en transe, utilisant pour certains des balles explosives - comme le démontreront le type des blessures infligées - vidaient chargeur sur chargeur, parfois fusil mitrailleur à la hanche, sur le tourbillon humain qui s'agitait frénétiquement devant eux et qui, très vite, s'immobilisa sous les rafales, cherchant à se confondre avec le sol qui n'offrait le moindre abri.
Ca et là des corps sanguinolents s'amoncelaient. Des flaques de sang recouvraient l'asphalte et commençaient à courir le long des caniveaux. Chaque européen était devenu proie, gibier.
Un enfant qui s'était accroché à un panneau publicitaire apposé à la façade de la Poste, s'écroula sur les marches, un mètre plus bas...
La tempête de fer et de feu faisait rage. Les armes de tous calibres semaient la mort avec une joie féroce, dirigée par des Français sur d’autres Français. Des hommes qui, déjà, se portaient au secours des victimes étaient touchés à leur tour.  Au fracas des armes se confondaient les hurlements de peur et de douleur, les plaintes, les râles et les prières de ceux qui  demandaient pitié. Mais de pitié il n'y en avait aucune chez ces monstres là.  C'était un spectacle horrible, inhumain. Dans le tumulte des détonations, on percevait d'autres cris de détresse :
« Halte au feu! Halte au feu ! »
« Mon lieutenant, faites cesser le feu, je vous en prie ! »

Des gamins se réfugiaient en hurlant sous les voitures à l'arrêt, des femmes se serraient dans les coins des paliers, criant et pleurant, d'autres, comme sonnées, écarquillaient les yeux, effarées par ce qu'elles voyaient.
La grêle de mitraille arrachait en cette confusion les hurlements de ceux qui étaient atteints. La vie déchirée gémissait, se retirait, en aboutissant péniblement au silence suprême. Qui sait combien de temps cette tuerie durera encore? Cherchant un abri, un jeune adolescent en culottes courtes, courbé, la tête protégée entre ses bras, traversa la rue en courant. Une rafale lui zébra le corps. Le malheureux tomba en criant sa douleur. Son corps roula plusieurs fois sur l'asphalte rougi avant de s'immobiliser. Un soldat portant distinctement des bandes vertes sur son casque visait lentement, patiemment : 50 mètres plus loin, un pauvre vieux courait, trébucha, se redressa, se remit à courir... le coup partit... et ce fut fini!
POURQUOI? Assassin! Pourquoi?... Les gosses, les femmes, les vieux et même les hommes, quand ils sont désarmés ça ne peut se défendre. Dans le dictionnaire, y a-t-il un mot qui qualifie une action aussi abominable?
La foule subissait cette fusillade folle et, en dépit du vacarme assourdissant, l'on discernait clairement les flots de prières qui s'élevaient de cette arène sanglante, rendant plus tragique encore cette vision de cauchemar...
Au milieu de plaintes, de râles et de supplications, dans une jouissance frénétique, les tortionnaires achevaient les blessés.

Le Professeur Pierre GOINARD de la faculté de Médecine d'Alger, sommité algéroise, témoignera :
- "Une femme de 40 ans, blessée, couchée par terre, bd Laferrière, se relève ; un soldat musulman la tue d'une rafale de P.M. Mat 49, à moins d'un mètre, malgré l'intervention d'un officier".
- "Un vieillard, rue d'Isly. Le soldat musulman lui crie "couche-toi et tu ne te relèveras pas!" Et il l'abat..".
- "Deux femmes, blessées à terre, qui demandent grâce ont été achevées à coups de fusil-mitrailleur".
- "Une femme, place de la Poste, blessée, gisait sur le dos. Un soldat musulman l'achève d'une rafale. L'officier présent abat le soldat".

- "Un étudiant en médecine met un garrot à un blessé. Au moment où il se relève avec le blessé, il essuie une rafale de mitraillette."
- "Un médecin a vu, de son appartement, achever pendant plusieurs minutes les blessés qui essayaient de se relever".

André BADIN, colonel Honoraire d'Infanterie et avocat à la Cour d'Appel d'Alger, dira :
- « J’ai été blessé par la première rafale et suis tombé à terre. Un couple (mari et femme) a également été blessé à côté de moi, et alors qu’ils se trouvaient tous les deux à terre, le mari a reçu une balle dans la tête. J’ai vu sa femme lui soulever la tête et lui dire de lui répondre. Lorsque cette personne s'est rendu compte que son mari était mort, elle a poussé des cris atroces qui retentissent encore dans ma tête. »

Un civil, ancien de la première armée, cria en direction du lieutenant Ouchène :
- "C'est sur une foule désarmée que vous tirez et d'où n'est venue aucune provocation. Arrêtez le feu, bon sang!"

Et le lieutenant de répondre :
- "Je devais faire mon devoir ; j'avais des ordres..."
S'apercevant alors de l'épouvantable méprise, Ouchène et le capitaine Techer, des civils également, hurlèrent « Halte au feu! ». Mais une démence s'était emparée des tirailleurs, l'hystérie de tuer, la haine envers les Pieds-Noirs et, en cet instant, le rejet de la France.

« Arrêtez donc, calmez-vous ! » 
« Au nom de la France, halte au feu !»
En vain. Et soudain, le lieutenant Ouchène, que pressaient ou injuriaient les civils, fondit en larmes, à bout de nerfs...

Cette scène sera enregistrée par René Duval, envoyé spécial d'Europe n°1.
Cependant, il n'y eut pas que les tirailleurs musulmans - dont la plupart avaient déjà peint leur casque en vert - qui firent preuve de sauvagerie. Les témoignages en ce sens sont formels : C.R.S. et gardes mobiles participèrent également à la tuerie, notamment, la CRS 147 qui barrait l'entrée du bd Baudin, la CRS 182 qui bloquait l'entrée de l'avenue de la Gare et la CRS12 qui occupait la rampe Chassériau.

Gardes mobiles et CRS sont pris de la frénésie de tuer

Après avoir laissé passer une partie de la foule qui s'était avancée boulevard Baudin, les C.R.S. s'embusquèrent derrière leurs cars ou derrière des arbres. Sans provocation de quiconque ni tirs provenant des immeubles, ils ouvrirent brusquement le feu vers les rues Sadi Carnot, Clauzel et Richelieu et vers le bd Baudin, faisant d'innombrables victimes.
Une anecdote très caractéristique de la haine que vouaient ces "policiers" à la population algéroise a été rapportée par René LOUVIOT, Officier de la légion d'honneur :
« A l'issue de la fusillade -à laquelle les C.R.S. on participé- ces derniers faisaient lever les bras aux passants et les matraquaient sur le crâne à coups de crosse ».
Il rapportera qu'un jeune garçon et deux jeunes filles, dont l'une portait un drapeau tricolore plein de sang et crêpé de noir se firent violemment insulter par ces fonctionnaires de police en ces termes : « Vous pouvez vous le mettre dans le cul votre drapeau tricolore… Va sucer les tétons de ta mère ! »

" Des A.M.X. sont passées dans la rue Bertezène et, à la vue du drapeau taché de sang, les hommes ont fait un "bras d'honneur".

Les gendarmes mobiles (rouges), ne furent pas en reste dans l'accomplissement de ce massacre. Ils ouvrirent - sans provocation aucune - le feu au tunnel des Facultés vers la rue Michelet et vers la rue d'Isly par l'enfilade de l'avenue Pasteur, de même de la terrasse du Gouvernement général vers les immeubles faisant face au Forum. Plus grave, après la fin de la fusillade, ils tirèrent sur les blessés et leurs sauveteurs se dirigeant vers la clinique Lavernhe dans l'avenue Pasteur, et longtemps après ils tuèrent Monsieur Zelphati qui avait crub –le danger passéb - pouvoir s'approcher de sa fenêtre, devant son frère, sa femme, et son petit garçon.

Enfin la fusillade se tut, remplacée aussitôt par la ronde infernale des hélicoptères et le hululement des sirènes des ambulances.

Après le massacre, sur les lieux du carnage
Sur les lieux du carnage, le spectacle était abominable, insoutenable, inhumain. Des corps d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards jonchaient les trottoirs et la chaussée, se tordaient de douleur dans des mares de sang. Plaintes et râles s'élevaient, insoutenables, dans cette rue brûlée par un soleil fou et qui avait pris le visage de l'épouvante.
Le sol était jonché de morceaux de verre, de chaussures de femmes, de foulards, de vêtements, de débris de toutes sortes... et de centaines et de centaines de douilles. Un vague nuage de fumée et de poussière s'étendait au-dessus des maisons. L'ombre de la mort planait sur Alger. Les blessés appelaient, les survivants étaient blêmes, hébétés, traumatisés à jamais.
Les secours s'organisaient. On chargeait les blessés dans les ambulances, on réservait les morts pour les camions militaires. De l'un d'eux, non bâché, on apercevait avec horreur des corps sanguinolents, des corps empilés que l'on conduisait à la morgue, des corps qui ne demandaient qu'à rester français et à continuer de vivre dans le pays de leur enfance.
Adossé contre un platane, un homme dépoitraillé se tenait le ventre, du sang entre ses doigts, maculant son pantalon. Près du corps d'une jeune femme sans vie, une petite fille pleurait. Un peu plus loin, une jeune fille de dix-sept ans environ avait pris une rafale en pleine poitrine. Adossée à un mur, elle baignait dans son sang.
Les plaies des victimes atteintes par les balles explosives étaient impressionnantes, effroyables et provoquaient d'atroces douleurs.

Monique FERRANDIS, gravement blessée ce jour là, témoignera sur le pouvoir de destruction de ce type de munition.
« J’ai senti une brûlure atroce dans la fesse gauche, une brûlure qui s’est irradiée dans mon ventre et m’a fait énormément souffrir immédiatement. J’avais le bassin pris dans un étau… lourd, avec une brûlure. J’ai appris plus tard que c’était une balle explosive. J'ai d'ailleurs toujours des éclats dans le bassin. J'ai rampé à plat ventre pour me mettre à l'abri. Une seconde balle m'a fait exploser le pied droit. La balle est rentrée sous le pied et, en répercutant par terre, elle a fait exploser le pied qui n'était plus que de la charpie, une bouillie atroce. »
Durant quatre heures, les chirurgiens opérèrent Monique Ferrandis. Depuis ce jour funeste où sa sœur Annie-France fut également atteinte d’une balle dans le ventre et où sa troisième sœur, Renée, perdit la vie, tout n’a été que souffrance, soins et opérations…
A l'issue de l'intervention chirurgicale, la jeune fille (qui n’avait pas 20 ans) demanda qu’on lui remette les balles qui avaient été extraites. On lui répondit qu’elles avaient été aussitôt saisies par les enquêteurs. Il ne fallait qu'aucune trace de ce monstrueux forfait ne subsiste…
Sur les lieux du carnage, ceux qui n’avaient pas fuit l’apocalypse, contemplaient avec tristesse et colère le résultat de ce massacre et prirent alors conscience de l’horrible réalité. C'en était fini de leur invulnérabilité, protégés qu'ils étaient par les vertus de l'amour. Ah ! Tout était fini ! Oui, tout était bien fini ! Il n'y avait plus d'Algérie, il n'y avait plus de France, il n'y avait plus rien…que cette odeur fade de la mort qui vous prenait à la gorge.
De longs filaments de sang à demi coagulé teignaient ça et là la chaussée. Une femme hurlait, trépignait sur place. Une autre exsangue, trempait un drapeau tricolore dans une flaque de sang. Des soldats progressaient en colonne le long de la rue d'Isly. Alors elle leur cria : «Pourquoi, pourquoi ?… Pourquoi avez-vous fait ça ? » Puis elle éclata en sanglots.
Chez « Claverie », une boutique de lingerie féminine située face à l'immeuble de la Warner Bros, rue d'Isly, on dégagea deux cadavres qui avaient basculé dans la vitrine parmi les mannequins hachés par les rafales. Dans le magasin« Prénatal », d’autres victimes, poursuivies et abattues à bout portant, gisaient auprès des landaus et des poucettes renversés.
Dans un immeuble de bureaux où des dizaines de personnes hagardes, traumatisées s'étaient réfugiées, une jeune fille morte avait été amenée là par son père. Entouré de son autre fille, de son fils et d'un groupe de gamins, il tenait son enfant dans les bras, et parlait sans cesse, ne s'adressant qu'à sa fille morte : « Ma petite chérie ! Ma petite chérie ! Ils ne t’emmèneront pas à la morgue. Je te le jure. Je les tuerai tous plutôt. Je te défendrai. Ils ne te toucheront pas ! Je vais t’emmener à la maison, je te le promets, tu seras enterrée dans un grand drapeau. Comme un héros. Tu es morte pour la Patrie, tu as droit à un drapeau… Ils ne pourront pas m'en empêcher». C'était insoutenable.
Cette jeune fille, Michèle Torres, âgée de 20 ans s'était rendue avec son père, sa sœur, son frère, ses cousins et une quinzaine d'autres jeunes à la manifestation dans le but de fléchir les autorités et d'obtenir la levée du siège de Bab-el-Oued. Agneau innocent, elle fut sacrifiée à la folie des hommes et à leur barbarie.

L'hôpital Mustapha

où les chirurgiens opéraient sans relâche des centaines de blessés fut pris d'assaut par la population. On voulait savoir si des parents ou des amis se trouvaient parmi les victimes. A la salle des premiers soins, au milieu des flaques de sang, c'était un défilé incessant de blessés qu'on soutenait ou de brancardiers qui ramenaient vers la morgue des cadavres que l'on n'avait même pas le temps de recouvrir d'un drap.
On s'interpellait en pleurant, des femmes tombaient en syncope. Un jeune homme s'écroula dans la foule, on le souleva, son pantalon ensanglanté, il avait une balle dans la cuisse et il ne s'en était pas aperçu.
Le plasma commençait à manquer. C'est alors que la solidarité prit corps. Les algérois, retroussant leur manche, se pressèrent dans la grande salle des soins. Et, de bras à bras, le sang des rescapés coula dans celui des blessés.

Dans le grand couloir qui menait à la morgue,

c'était la macabre procession. Les visages trahissaient le chagrin, les mains tremblaient et se tordaient. Le flot de ceux qui s'y rendaient inquiets, tendus, fébriles, et la cohorte lente et désespérée de ceux qui revenaient : des femmes, des hommes, des enfants, des vieux, pliés en deux par la douleur.
Les morts étaient là, disloqués, les yeux encore ouverts dans leur stupeur. Il y avait beaucoup de femmes jeunes, de celles qui, hier encore, faisaient la beauté et le charme de la ville blanche. Des visages étaient recouverts d'un linge : C'étaient ceux qui avaient eu la tête fracassée par un projectile. En quittant ce lieu sinistre, ceux qui avaient vu ce spectacle ignoble et bouleversant savaient que seule la mort désormais les libérerait de l'horrible vision…

 La nuit tomba sur la ville comme un linceul de mort. Pour ses habitants, c'était l'heure des prières, des lamentations, des pleurs, du désespoir, de la douleur et de la haine… plus forte que jamais. Ils ne parvenaient pas à oublier le vacarme terrifiant de la fusillade, ni les cris déchirants, ni les appels de détresse, ni le hululement sinistre des sirènes et il leur semblait que la ville gémissait, meurtrie de tous les amours passés sur elle, tandis que des vols d'oiseaux nocturnes, noirs, aux longs becs et aux griffes acérées, palpitaient dans la lueur ouatée du ciel.

ENQUETE  SUR  UNE  TRAGEDIE 

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« Je consens que mon frère soit mort ; c’est la loi commune. Ce qui me révolte, c’est l’arrogance de ses assassins » (Christopher Marlowe – poète – « Edouard II »)
 

A l'Elysée on est satisfait ;

Au soir de cette journée meurtrière, le Ministre de l'Intérieur, Roger Frey, téléphona au Préfet Vitalis Cros et lui dit :

« Faites le maximum pour que la stricte vérité soit connue. Tout m’a été expliqué : l’Elysée est au courant et puisqu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, soyez en paix, dites le à vos collaborateurs. »

S'enorgueillant de cet encouragement, le zélé préfet s'adressa à la population bouleversée :

« Les commandos de l’OAS ont tiré, non seulement sur le service d’ordre, mais sur les manifestants. Force est restée à la loi ! »

Le lendemain, Fouchet - au mufle de primate - renchérira : « La cause de l’OAS est archi perdue. Il faut faire confiance à la France ! »

Pour sa part, de Gaulle parlera de  « l’émeute d’une foule algéroise furieuse de l’arrestation de Jouhaud et qui ne put être dispersée que par le feu meurtrier des troupes. »

(Dans la soirée du 25 mars, le Général Jouhaud avait été arrêté à Oran ainsi que le Commandant Camelin. La veille, déjà, le Lieutenant de Vaisseau Guillaume avait connu le même sort à Tlemcen.)

Que d'infamies dans ces déclarations !…
           

Moins de 24h après le drame, le 27 mars, le bureau de Presse du Général commandant supérieur des forces armées en Algérie (Ailleret) rendait –déjà- public les premiers résultats de l'enquête sur les circonstances exactes  de « l'ouverture du feu.». Cette enquête qui puait le canular établissait que :
- Vers 14h30 un capitaine d'un régiment de tirailleurs remontant la rampe Bugeaud pour établir un barrage rue d'Isly, subit dans le dos le feu d'armes individuelles provenant à la fois de manifestants et des immeubles situés rue d'Isly, rue Lelluch et bd Bugeaud. Trois tirailleurs sont blessés. La compagnie de tirailleurs riposte.
- Vers 14h50, le régiment d'infanterie tenant les facultés et la rue Michelet subit le feu d'armes automatiques provenant d'immeubles de la rue Michelet, de la rue Charras, de l'av Pasteur et de la rue Berthezène.
- 14h55, le groupement de C.R.S. stationné près de l'immeuble Maurétania subit un tir de pistolet mitrailleur effectué par six individus (dont une femme) cachés dans la foule, puis le feu d'armes individuelles provenant du Maurétania et des immeubles environnants. Un C.R.S. est tué, trois autres sont blessés. Les C.R.S. ripostent.
- Vers 15h10, le groupement des gendarmes mobiles placés autour de la Délégation générale subit des tirs provenant de la caserne des douanes, des immeubles du bd Lafferrière et de la rue Berthezène.

Ce document appelle un certain nombre d'observations.

Outre que le principe même des faits dont il participe est en contradiction avec les innombrables témoignages recueillis, il offre dans le détail certaines invraisemblances.

* Comment, par exemple, est-il possible que des tirs d'armes automatiques provenant de la rue Charras puissent aboutir rue Michelet ou sur les Facultés ? Seul un véritable miracle de balistique peut l'expliquer.
*Comment aussi six individus (dont une femme) (il y avait des milliers de personnes dans les rues !) peuvent-ils être décomptés si facilement et avec une pareille précision ? Comment, à eux six à la fois,  peuvent-ils servir un seul pistolet mitrailleur ? Ce mystère demeurera entier.

* Comment, moins de 24h après les faits, a-t-on pu obtenir les résultats d'une enquête aussi complexe ? N'avait-elle pas été préparée à l'avance ?
           

Il n’y eut aucun coup de feu, contrairement à la première affirmation, avant 14h50, heure précise du déclenchement de la fusillade par les tirailleurs.
           

La presse officielle de l’époque a fait état d'un mort et de 14 blessés dans les rangs des forces de l'ordre. Or, le seul mort militaire l'a été par un officier ayant abattu un tirailleur qui avait, sous ses yeux, achevé, à terre, une femme blessée. Les militaires blessés, le furent entre eux (balles perdues). Il n'y eut jamais le moindre tué parmi les C.R.S !

Enfin, il a souvent été affirmé officiellement que la fusillade avait été provoquée par des tirs d'armes automatiques ou individuelles provenant de terrasses d'immeubles. Lors de débats à l'Assemble Nationale, le 14 avril 1962,  le Ministre des Armées fut interpellé sur ce point (question n° 14942). Puisqu'il avait été reconnu et prouvé que toutes les terrasses des immeubles avoisinant les lieux des sanglantes fusillades du 26 mars étaient occupées par des éléments du maintien de l'ordre, il lui était demandé quels étaient les effectifs exacts des forces de l'ordre chargées de la surveillance des dites terrasses. 
Le Journal Officiel de la République française du 3 mai 1962 publia à la page 842 la réponse suivante :
« Il n’est pas d’usage de rendre publics les effectifs exacts engagés dans telle ou telle opération précise ressortissant au maintien de l’ordre. »

Il fut donc établi que les terrasses d'où seraient partis les tirs de provocation (soi-disant de l'OAS) allégués pour expliquer le massacre, étaient occupées par des éléments du service d'ordre en nombre indéterminé.

Onze mois après les faits, lors du procès du Colonel Bastien-Thiry (attentat du Petit- Clamart), le chef de corps du 4ème RTA, le colonel Goubard, bien qu'absent lors de la tragédie, affirmera qu’une rafale était partie d’une terrasse d’un immeuble de la rue d’Isly, fauchant deux manifestants. En même temps, une autre rafale était tirée du deuxième étage de l’immeuble sis au coin de la rue d’Isly et du boulevard Pasteur amenant les tirailleurs à ouvrir le feu en direction des étages… et sur la foule en proie à la panique. Cependant, ce qu'il se gardera bien de dire à la barre, c'est que quelques jours avant le 26 mars, l'arrivée d'un hélicoptère venant d'Alger fut annoncée à Berrouaghia, où était stationné le régiment. Le colonel Goubard vint personnellement accueillir le général Ailleret. Cette visite du général commandant en chef  avait lieu en l'absence du général commandant le Corps d'Armée et du général commandant la Zone... ce qui était anormal. Aucune note de service ne l'avait annoncée. Les deux hommes s'entretinrent, seul à seul, sans autre témoin, durant une heure environ. Quelques jours après, un élément du 4ème R.T.A, rappelé du bled environnant où il se trouvait, partait pour Alger en mission de maintien de l'ordre…

Pour la petite histoire, le Colonel Goubard sera nommé général et commandera l’Ecole de Guerre. Sublime récompense !
           

Mais à qui donc pouvait profiter ce massacre si ce n'était précisément au pouvoir et par là même à de Gaulle lui-même ? Par-là il apportait la preuve qu'il ne faiblirait pas et ferait accomplir par tous les moyens les accords d'Evian. De plus, il rendait désormais inopérante l'arme maîtresse des Pieds-Noirs : les manifestations monstres et les opérations de charme qui leur avaient toujours réussi jusque là, capables à elles seules de faire basculer l'armée.
En réalité, la vérité sur cette tragique journée fut vite étouffée par le gouvernement. Celui-ci avait eu beau rejeter la responsabilité sur l'OAS, il y avait eu trop de témoins, et en particulier de journalistes étrangers qui, dans l'ensemble, contredirent d'une façon catégorique ces allégations. C'est ainsi que deux mois plus tard, après une enquête minutieuse, un livre blanc fut publié sur ce drame. Dès sa sortie, le pouvoir gaulliste en interdit sa diffusion. Se savait-il coupable de ce massacre ? Craignait-il la réaction de ses électeurs, pourtant saturés, amorphes et d'une indifférence tellement ingrate ?

Tous les témoignages, y compris ceux des journalistes présents, font état de l'angoisse des militaires (notamment Européens) et des chefs de barrages qui n’avaient de cesse de supplier les manifestants de ne pas passer :

« Nous avons ordre de tirer ! » imploraient-ils la foule. « Partez ! », criait un sergent, rue Michelet, à une dame qui, depuis lors, ne cesse de le remercier dans ses prières de lui avoir sauvé la vie ainsi qu'à son mari et ses fils. Elle l’avait écouté car le doute ne lui semblait plus permis… « Nous avons des ordres de ne pas vous laisser passer ! » lança le lieutenant Ouchène à un petit groupe de jeunes gens qui comptera un tué parmi eux. « Partez ! » répétait inlassablement le sergent avec, désormais, des sanglots dans la voix. Quant aux CRS et gardes mobiles, leurs ordres étaient identiques : ils devaient tirer sur la foule… Dans le documentaire de Christophe Weber, le sergent  interrogé confirme : « Oui, nous avons reçu l'ordre de tirer ! ». Un ancien Delta des commandos de l’OAS rapporte, d’autre part, la mise en garde de son chef, le lieutenant Roger Degueldre, sur une imminente provocation ! Ce dernier ne fut pas écouté…

D’autre part, les témoignages se rapportant à l’attitude des soldats musulmans seront, également, unanimes :

Ils paressaient visiblement nerveux, blêmes et menaçants,  le canon de leurs armes systématiquement pointé sur la foule, le doigt crispé sur la détente. Ils échangeaient en permanence des propos en arabe indiquant nettement qu'ils allaient tirer. Les manifestants, placés au plus près de la troupe, seront formels : "La première rafale d’arme automatique dirigée sur la foule provenait d'un pistolet mitrailleur servi par un tirailleur situé à proximité du bar du Derby, sur le trottoir des numéros impairs de la rue d'Isly".

Le colonel des Affaires musulmanes, en retraite, Emile DUZER, témoignera :

« Il devenait évident que ces hommes, ayant l’allure et le parler des bergers primitifs de la montagne algérienne, allaient tirer. Soudain, l’un d’eux dit en arabe : « Allez ! Tirez sur les chrétiens ! » et un autre : « On nous a dit : Tirez sur les chrétiens ! »
J'ai crié aussitôt : « Ils veulent tirer ! Sauvez-vous ! »

D’autres témoins plus éloignés (il y avait plusieurs milliers de personnes), affirmeront que les premiers tirs provenaient du 2ème étage d’un immeuble de la rue d’Isly. Mais, dès lors que ceux-ci étaient occupés par le service d’ordre, qui, hors de ces derniers aurait pu tirer ? Par ailleurs, si cela avait été le fait de l’OAS, les tirs, logiquement, auraient été dirigés vers le service d’ordre et non vers les manifestants… Au procès de Bastien-Thiry, on a également évoqué le rôle qu’auraient vraisemblablement joué les barbouzes qui, en toute tranquillité, couverts par le service d’ordre, auraient occupé les étages…

Joseph Hattab Pacha, alors Maire de la Casbah d'Alger et Conseiller général, s'adressa aux tirailleurs après leur forfait :
- Pourquoi avez-vous tiré sur une foule pacifique et désarmée ? Nous sommes tous des frères ! Tous des Français !

La réponse se fit cinglante :
- Nous ne sommes pas Français ! Nous sommes la future armée algérienne !

Ainsi, contrairement aux allégations des « hommes du Pouvoir », ce fut à un massacre abominablement prémédité que fut conviée, ce 26 mars 1962,  la foule algéroise.
Aucune enquête officielle ne fut jamais effectuée ; aucune commission d'enquête ne vit jamais le jour. Sitôt la fusillade terminée, comme le soulignèrent les journalistes Christophe Weber et René Duval, d’Europe n°1, les preuves furent  arrachées des mains des photographes et des cameramen. Dans les jours qui suivirent, les forces de l’ordre surveillèrent ces lieux maudits dans le but d’empêcher les Algérois de prendre des photos ou en confisquant les appareils. L'enquête judiciaire sur commission rogatoire demandée par le juge Charbonnier ne fut jamais rendue publique, détournée au profit du procureur général militaire Jonquère et les archives militaires ne s'ouvriront jamais. Il s'agit bien, là, d'une enquête bâclée et tenue secrète…

Et pour donner plus de poids à cette machiavélique collusion, la presse française se garda bien de faire état de cette monstrueuse préméditation et, dans son ensemble, rapporta l'événement avec une certaine rigueur. Seul  le journal « L’Aurore » se signala par son courage et sa fidélité mais dut se plier aux exigences rigoureuses de la censure…

Ce sera à travers la presse étrangère qu’il faudra se tourner pour bénéficier d’une plus « ample » information.

- Du « New York Herald Tribune », on pouvait lire ceci :
« Il y a du sang français sur le drapeau tricolore. Des Français ont utilisé leur drapeau comme linceul. Les vivants trempaient leurs drapeaux dans le sang des morts. »

- Du « Daily Express » :
« … Dans la porte d’une boutique, deux hommes se réfugièrent, brandissant un drapeau français. Cela ne les sauva point. Un soldat les tua tous les deux, à cinq mètres de distance. »

- Du « Daily Herald » :
“… Une rangée de soldats musulmans et européens a ouvert le feu dans le dos de la foule.”

- Du « New York Times », Henry Tanner écrivit :
On a vu les soldats tirer à bout portent dans la foule avec des armes automatiques. Les militaires installés sur les trottoirs ont également ouvert le feu. Quelques-uns des soldats ont vidé des chargeurs entiers. D’autres épuisaient le magasin de leur mitraillette et le réapprovisionnaient encore. On vit un officier arracher des mains d’un soldat la bande de cartouches qu’il s’apprêtait à engager.
Ce fut la journée la plus sanglante qu’Alger ait connu en sept ans de guerre et sept jours de « cessez-le-feu. »

- Quant à John Wallis, du « Daily Telegraph », il écrivit :
« Personne ne semble avoir su qui a tiré. Une chose est sûre : c’est que le premier cou de feu n’est pas venu des manifestants. Les soldats ont ouvert le feu sur la foule placée à quelques mètres devant eux. Certains se retournèrent et mitraillèrent dans le dos des manifestants qui les avaient dépassés. »

- Les envoyés du « Figaro » écriront le 27 mars :
« Des flaques de sang coagulés forment presque une nappe depuis l’angle de la rue Pasteur et de la rue d’Isly jusqu’à la Grande Poste. Le trottoir devant le Crédit Foncier d’Algérie est rouge sur une dizaine de mètres et la façade de la banque est pleine de sang jusqu’à hauteur d’hommes. »

- Yves Courrière que l’on peut pourtant classer parmi les anti-OAS notoires écrira plus tard :
« Cette journée devait voir se produire l’inimaginable. Le massacre d’une population désarmée. Le comble de l’horreur. »
           

Mais où étaient donc les articles tonitruants de « l’Humanité », « l’Express », « Témoignage Chrétien » et tant d'autres, toujours prêts à porter secours aux faibles, aux opprimés et à s'élever contre le « despotisme » ?. Pourquoi ce soudain silence de la part de Mauriac, de Sartre et de Jules Roy qui s'étaient découverts, en d'autres temps, une vocation de chantre de race opprimée ?

Et qu'elle aurait été la réaction de la presse française et de la population dans son ensemble, si, dans les chaudes journées de mai 1968, on avait appris que les chars et l'aviation étaient intervenus au Quartier Latin, que le service d'ordre avait ouvert le feu dans le dos des manifestants faisant 80 morts et 200 blessés, que l'on avait tiré sur des gens à terre, sur ceux qui levaient les bras et que l'on avait achevé les blessés, que l'on avait tiré sur ceux qui les secouraient, les médecins, les brancardiers, les ambulances et les véhicules de pompiers ? On fut, sans conteste, plus discret pour Bab-el-Oued et la rue d'Isly comme on le fut pour toutes les autres situations où il s'agissait de victimes Pieds-Noirs.
                                                                                                


LE MASSACRE GAULLISTE DU 5 JUILLET 1962 A ORAN

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« Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, s’il n’a l’âme et le cœur et la voix de Néron » (Lamartine)
 
La nuit tomba sur Oran. Le couvre-feu le plus pesant de toute l'histoire de cette ville s'abattit sur les Oranais encore assommés par ce qu'ils venaient de vivre. Les quartiers européens n'existaient plus, ils avaient été rayés de la carte. Oran la ville lumière, celle que l’on surnommait « l’Andalousie française », était morte...
A la radio française, le speaker annonça d'une voix calme :

« Quelques incidents se sont produits à Oran » et le journal du jour avait reproduit une déclaration de Ben Khedda qui, s'adressant aux Européens avait dit : « Nous appliquerons loyalement les accords d'Evian car les Européens ont leur place ici ».

A cet instant, toutes les pensées étaient dirigées vers la ville arabe où étaient retenus des centaines -peut-être des milliers- de Français. Une étrange lueur montait du village nègre en liesse. Quels sacrifices célébrait-on?
Au même moment, un grand gala avec la participation de nombreuses vedettes avait lieu sur la Côte d'Azur. Dans la joie, au son des orchestres, on dansa tard dans la nuit... comme on avait dansé à Versailles, pendant que la France perdait le Canada.
Le lendemain 6 Juillet, Oran se réveilla hébétée. Tous ceux qui avaient pu conserver la vie voulaient partir. Oui, fuir… quitter cette ville au plus vite et cette odeur de sang. Courir sans se retourner, et que tout cela s’efface à jamais, Seigneur Dieu…
Ce brusque retour à la sauvagerie, ces crimes d'une cruauté inconnue qui, en quelques heures, achevèrent de vider la cité, créèrent l'irréparable. Les Oranais se sentaient tellement menacés en ville qu'ils préféraient camper, entassés au port ou à la Sénia (aéroport), sous un soleil de plomb, dans des conditions absolument inhumaines. De jeunes enfants, des vieillards en moururent. Les avions étaient inexistants, les transports maritimes en grève.
Cette ultime brimade sonnait le glas des Oranais. On leur refusait les moyens de sortir de leur enfer ; on leur marchandait l'exode. Jamais! Jamais ils ne devraient oublier!...

Ce jour là, le journal « Le Monde » avait titré : « LA CELEBRATION DE L’INDEPENDANCE DE L’ALGERIE »
 
«Une fusillade éclate à Oran au passage d’une manifestation de Musulmans. La responsabilité de ces incidents entre Européens et Algériens n'a pu être établie». Ce sera vite chose faite.
Tout comme les services officiels d'information, le général Katz laissa supposer que le massacre résultait d'une provocation attribuée à l'OAS. Pourtant un Musulman, le préfet d'Oran, M. Laouari Souiah, officiellement désigné par l'exécutif provisoire ne rejettera nullement la responsabilité sur l'OAS qui, faut-il le rappeler, n'existait plus à cette date. Il proclama à cet effet :

"Les événements de la veille sont le fait d’irresponsables qui seront sévèrement châtiés. »
        

Cependant, beaucoup refusaient encore le départ, attendant désespérément le retour d'un mari, d'un enfant, d'un frère disparus depuis la veille. Pour eux c'était l'attente inhumaine, sans nom. L'espoir était bien maigre, mais chacun s'y accrochait. Peut-être l'armée se déciderait-elle "enfin" à réagir et tenterait une opération de secours... une opération humanitaire pour sauver ces malheureux? Et dans toutes les administrations, aux commissariats, aux gendarmeries, à l'état-major de l'armée française, à la mairie, à la préfecture, les déclarations de disparition s'accumulaient. Des scènes déchirantes avaient lieu ; des mères terrassées par le chagrin et l'angoisse s'effondraient. En quelques heures, des milliers de noms furent enregistrées… mais le général Katz ne s'émut pas pour autant. Pire, au lieu d'ordonner une perquisition générale dans la ville arabe, alors qu'il en avait militairement les moyens, il affirmait que ces disparitions étaient l'œuvre de personnes « ayant quitté Oran dans la journée du 5 Juillet »
Ainsi donc, des pères, des mères, des enfants s'en seraient allés, séparément, au plus fort de l'émeute, sans prévenir personne, abandonnant leurs familles? De qui se moquait le "boucher d'Oran" ?
Et pour justifier son ignominieuse conduite, il déclara haut et fort que le nombre des disparus était exagéré et que l'OAS avait provoqué les incidents en tirant sur les Arabes...

Et pourtant, il était très facile pour l'armée française de sauver tous ces malheureux. Son effectif s’élevait, pour la seule ville  d’Oran, à 18000 hommes qui demeurèrent inertes face à ce massacre. Il est à noter cependant que sur le millier d’officiers présents, moins d’une dizaine (dont le lieutenant Kheliff, d’origine algérienne) refusèrent d’obtempérer aux ordres indignes de la hiérarchie et se portèrent, la plupart du temps avec un effectif réduit limité à une section, au secours d’Européens, leur évitant ainsi une mort atroce. Par ailleurs, si les gendarmes mobiles -au lieu de se contenter d'investir les quartiers européens- avaient poussé leur progression vers la Ville Nouvelle (quartiers arabes), ils auraient libéré en un rien de temps les centaines, voire les milliers de pauvres gens retenus captifs. Toutes les exécutions n'avaient pas encore eu lieu et ce ne fut que les jours suivants, pour effacer toutes traces, que les victimes furent massacrées et dépecées quand elles ne furent pas acheminées dans des endroits tenus secret pour y être réduites à l'esclavage et à la prostitution. D'autre part, dans les témoignages qui affluaient de toute part, les autorités militaires notaient qu'il était souvent question du "Petit Lac". Des exécutions en série y avaient lieu.

Le « Petit Lac », était un endroit situé à la périphérie d'Oran, en plein quartier arabe. C'était une grande étendue d'eau salée qui servait de dépotoir clandestin et aux abords duquel aucun Européen ne s'aventurait jamais depuis plus d'un an. Bientôt des camps furent dressés où furent parqués les "disparus", survolés en cela par l'aviation française, ce qui ajoutait à la torture physique des malheureux, la torture morale qui était d'espérer et d'attendre l'intervention de l'armée française. Pourtant, ils y croyaient fermement car, comble d'ignominie, à proximité de leur univers concentrationnaire, existait un camp militaire français dont la sonnerie du clairon leur parvenait distinctement matin et soir. Que d'horribles, que d'épouvantables hurlements ces militaires français ont-ils du entendre des jours durant, eux qui étaient terrés derrière leurs remparts de barbelés, l'arme au pied, attendant la quille prochaine!...

Mais la grandeur gaullienne ne s'abaissa pas à donner les ordres nécessaires pour sauver ces sacrifiés et les cadres de l'armée respectèrent les ordres reçus de ne pas intervenir, abandonnant ceux qui n'étaient plus que des morts en sursis, oubliant que, pour des raisons similaires, on condamna à la fin de la seconde guerre mondiale, les officiers allemands qui ne s'étaient pas opposés aux ordres d’Hitler. Ils sauvèrent ainsi leur carrière, certes! Plus tard, colonels et généraux, couverts de titres et de médailles usurpés, ils se prélasseront et se féliciteront de leur "bon choix". Mais, où est leur honneur? Que devient une armée sans honneur?

Le samedi 7 Juillet, le journal Le Monde annonçait :

"Une trentaine de personnes tuées au cours des incidents de jeudi". Page 2, dans son développement, l'information passait au conditionnel : « La fusillade d'Oran aurait fait plus de trente morts » et France-Soir, pour sa part, ne parlait que de « nombreux blessés » (!)...

Pourtant à trois reprises sur les ondes de la radio, M. Souiah, le Préfet d'Oran, avait déclaré :

« Nous ne pouvons tolérer de pareils actes criminels à un moment où il est demandé une mobilisation générale de toutes les énergies saines ». Comme la veille, il rejeta la responsabilité de l'émeute sur des éléments provocateurs, mais à aucun moment il ne fit allusion à la défunte OAS. La rancœur de Katz était sans bornes. Mais le préfet n'en resta pas là. Pour mieux se faire comprendre, il donna l'ordre de désarmement aux éléments incontrôlés, annonçant des mesures très sévères à cet effet. Le coup de grâce était assené au "boucher d'Oran" qui, dit-on, faillit manger son képi.

Le préfet, lui, un chef de la rébellion venait de confirmer devant la presse internationale que les "éléments incontrôlés" n'étaient pas le fait d'irréductibles de l'OAS... alors qu'il lui aurait été facile de le laisser croire à l'opinion. De plus, si la presse française, dans son ensemble (hormis le journal L'Aurore), continuait de mentir sur les événements du 5 Juillet, les Arabes eux-mêmes, pris d'un certain sentiment de culpabilité -et peut-être de honte- se livrèrent à quelques déclarations. C'est ainsi que dans « L'Echo d'Oran » du 9 Juillet, page 6, le Docteur Mustapha Naid, directeur du Centre Hospitalier d'Oran, parlait déjà de 101 morts européens et de 145 blessés, sans compter les disparus. On était encore très loin du compte mais on y venait peu à peu...

Le mardi 10 Juillet sera un jour noir pour le « boucher d'Oran ». Tous les journalistes présents furent conviés à une conférence de presse du capitaine Bakhti, le responsable de la zone autonome d'Oran. Il s'agissait de faire la lumière sur les récents événements.

Vers dix huit heures, au lycée Ardaillon, le capitaine annonça que tout le monde allait être conduit en un lieu où étaient détenus plus de deux cents bandits responsables des massacres. Cette nouvelle fit sensation. Katz pâlit, il était effectivement sur le point de croquer son képi. Toutefois un espoir subsistait... Bakhti avait parlé de bandits sans indiquer leurs origines. Peut-être s'agissait-il de « désespérados » de l'OAS ?... Peut-être avait-il eu "l'idée" de puiser dans la masse des "disparus" européens ces deux cents bandits que l'on aurait facilement fait passer pour des activistes?...

Quelques minutes plus tard, les journalistes prirent la direction de Pont-albin, un petit village situé à une dizaine de kilomètres d'Oran où étaient installés les détachements de l'ALN. Là, le capitaine Bakhti leur présenta les deux cents meurtriers qui, expliqua t-il, composaient un gang d'assassins de la pire espèce dans les faubourgs du Petit Lac, de Victor Hugo et de Lamur. Ce furent -aux dires de l'officier- eux qui provoquèrent le massacre. A leur tête, se trouvait un assassin notoire -une bête sanguinaire- : Moueden, dit Attou, connu pour son caractère particulièrement violent et sauvage et sa cruauté qui lui procurait une indicible jouissance.
Bakhti expliqua que lors de son arrestation, ce bandit tenta de résister et fut abattu. De plus, deux tonnes de matériels de guerre, armes et fournitures diverses, furent récupérées ainsi que des quantités d'objets volés aux Européens le 5 Juillet et les jours précédents. Ce fut là la version officielle reprise en toute bonne foi, sur le moment, aussi bien par les journalistes de la presse internationale, que, plus tard, par d'éminentes personnalités telles que Claude Martin, Marcel Bellier, Michel Pittard qui relatèrent cette tragédie. En outre, cette version officielle fut confirmée -trente ans après- par le général Katz, en personne, dans son recueil d'ignominies et d’infamies : « L'honneur d'un général ».

Pourtant, un premier coup de théâtre sema le trouble parmi ceux qui avaient travaillé sur le sujet.
Le 6 Juillet 1972, le journal « RIVAROL » révélait sous la plume du Docteur Jaques Couniot, que « le dit, Attou, se portait comme un charme et qu'il était même (ça ne s'inventerait pas) employé aux Abattoirs municipaux d'Oran », ajoutant même à l'adresse d'Attou : « Un homme, vous le voyez, dont la vocation est indéracinable »...
Les choses en seraient restées là s'il n'y avait pas eu, en 2002, la parution d'un ouvrage remarquable intitulé "Fors l'Honneur", qui contait la guérilla OAS à Oran en 1961/62 et dont l'auteur n'était autre que Claude Micheletti, responsable du Renseignement au sein de l'Organisation oranaise.

Second coup de théâtre : P. 215, nous apprenions avec stupéfaction que le sinistre Attou ne pouvait être, le 5 juillet, à la tête des tueurs dès lors qu'il avait été abattu quelques semaines plus tôt par un commando de l'OAS. Faisant preuve d'un scepticisme bien légitime après 40 ans de désinformation, je m’en ouvrais directement à l'auteur qui, avec compréhension, m’apporta les éléments qu'il était le seul à détenir.
De plus, à l'appui de ses explications verbales, il me fit parvenir, pour exploitation, une liasse de documents originaux « top secrets », émanant de sources officielles de l'époque, notamment du FLN/ALN et de la gendarmerie "blanche".
Concernant le triste sire Attou, sa férocité était telle qu’il répandait la terreur au sein même de sa bande de tueurs…
Pour un mot, un geste, un rien, il torturait à mort ses propres coreligionnaires, femmes et enfants inclus, trouvant dans les délices des sévices une jouissance indicible...
L'écho de ces excès ne manqua pas de parvenir aux sphères dirigeantes de la rébellion qui, à maintes reprises, "avertirent" Attou de réfréner sa frénésie hystérique sur la population musulmane. Rien n'y fit! Le sang l’enivrait et le meurtre, chez lui, était profondément enraciné.
Les recommandations -voire, les réprimandes- adressées par la hiérarchie n'ayant aucun effet sur ce tortionnaire, en "désespoir de cause", le FLN décida de "lâcher" Attou en le livrant à la gendarmerie "blanche" française. Cependant, convaincue que ce dernier serait aussitôt libéré s'il était présenté à un juge ; las de rédiger des P.V mortuaires où les sévices du dénommé Attou gagnaient chaque jour en raffinements et ulcérée de constater les connivences dont profitaient les égorgeurs patentés, la gendarmerie informa, le 24 Avril 1962, le 2ème Bureau de l'OAS (Renseignements) dirigé par Claude Micheletti et lui livra l'intéressé. De ce jour, Mouedenne Attou, né le 17 Août 1921 à Thiersville, C.I n FU68038, n'eut jamais plus l'occasion d'exercer ses cruautés...
Par ailleurs, de Pont-Albin où avait été organisée la mascarade, aucun journaliste ne fut convié à se rendre en Ville Nouvelle et au Petit Lac, là précisément où les survivants étaient regroupés avant d'être exterminés...
Ainsi, malgré le grotesque de cette mise en scène qui consista à faire endosser à un mort la responsabilité exclusive du génocide du 5 juillet, avalisée en cela par un général Français, il fut officiellement confirmé qu'aucun Européen ne fut à l'origine de l'émeute sanglante.
Un journaliste demanda au capitaine Bakhti pourquoi le gouvernement français tenait-il tellement à faire rejeter la responsabilité du massacre sur des éléments de l'OAS qui n'existait pourtant plus. L'officier répondit dans un sourire amusé que le gouvernement et ceux qui le servaient –sous entendu, le général Katz- détenaient, seuls, la responsabilité de leurs propos... ce qui fit dire tout haut à un journaliste Pied-Noir, à rencontre de ses confrères :
« Si le 26 Mars, pour la fusillade de la rue d'Isly, vous êtes arrivés à faire croire que c'était l'OAS qui avait ouvert le feu sur la foule... cette fois-ci, c'est râpé »
D'après certaines "mauvaises langues" de l'entourage de Katz, il paraîtrait que le valeureux général n'en dormit point de la nuit...

Le 11 août 1962, l'Echo d'Oran informait ses lecteurs que la décharge du "Petit Lac" allait disparaître :
"Le gouvernement algérien a commencé son œuvre de salubrité. Cela représente quinze hectares d'immondices de cinq mètres de haut. L'odeur qui s'en échappait était devenu insoutenable."
Bien qu’une partie du « Petit Lac » subsiste encore aujourd’hui, ainsi seront murés définitivement les tombes des torturés, des lynchés, des égorgés du Village Nègre du 5 juillet et la trace de cet odieux holocauste à tout jamais effacée.

Les victimes de cette journée meurtrière avaient été évaluées officiellement à trois mille personnes, disparus inclus, et quand on sait avec quelle parcimonie le gouvernement diffusait ses informations, on tremble à l'idée de ce que pourrait être le véritable bilan de ce génocide. On ne connaîtra jamais le nombre exact des morts, des blessés et des disparus ; la France ne le dira probablement pas... en admettant qu’elle ne le connaisse jamais.

Ces morts, les Français ne les ont guère pleurés. Il est vrai qu'ils ne surent pas grand chose de leur fin tant les organes d'information, et les responsables politiques, heureux d’avoir retrouvé "enfin" la paix, se gardèrent bien d'assombrir les multiples réjouissances. Après tout, il ne s'agissait là que de victimes Pieds-Noirs, de colonialistes et de sueurs de burnous. On leur avait tant répété durant sept ans que la guerre d'Algérie n'était rien d'autre que la révolte des pauvres indigènes opprimés contre les "gros colons", qu'ils ne pouvaient éprouver la moindre compassion à l'égard de ce million de nantis européens. Ils méritaient leur sort, voilà tout!... Et la France, Patrie des droits de l'homme, ferma les yeux et tourna la page.          

« La France a perdu la notion même de l’honneur. Il est inconcevable que les responsables et les complices de ce génocide se pavanent encore dans les salons, les ministères et les assemblées. » (Journal Daily Herald – USA)
 

 Relation de José CASTANO - e-mail : joseph.castano0508@orange.fr


  TÉMOIGNAGE D'UN CAPITAINE SUR LA TRAHISON DE DE GAULLE EN 1962

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Témoignage du capitaine Gaston Roger, écrit le 30 avril 1964, afin que l'on n'ignore plus ce que l'Etat français tente de dissimuler depuis 50 ans.
 
« La mémoire : seul bagage incessible »   Jacques ATTALI
 
L’histoire, que les plus humbles comme les plus grands écrivent chaque jour, a besoin du témoignage de tous. C’est le devoir de chacun d’écrire ce qu’il fit, ce qu’il vit au cours de ces années terribles qui arrachèrent à la Patrie l’honneur par lambeaux et son héritage par morceaux.

Ainsi, moi-même, GASTON Roger, ex-capitaine d’infanterie, né le 27 octobre 1920 à Paris 9e, engagé volontaire en 1938, évadé de guerre, Résistant-maquisard, titulaire de douze titres de guerre, ex-officier de la Légion d’Honneur, en toute objectivité, sans complexe de culpabilité devant mes concitoyens, je rassemble ces quelques feuillets afin qu’ils conservent mon témoignage pour que, demain, sous la pression de milliers d’autres semblables, soit revue et corrigée la relation officielle des événements depuis 1958.
J’avoue avoir perdu beaucoup des illusions qui me conduisirent de Norvège à l’Algérie par l’Indochine et d’autres propriétés de Papa. Je crains d’avoir fait une des dernières retraites de l’homme libre. Sans doute, les générations futures, caporalisées, collectivisées, “nationalisées”, acquerront une seconde nature qu’elles subiront jusqu’à ce qu’une troisième habitude leur soit à son tour imposée par les circonstances.
Mais je n’aurai pas voulu, pas plus que laissé faire cela. Toujours choqué par le drame algérien, j’accuse ceux qui acceptèrent avoir tourné la page, d’en avoir refusé la lecture, ou d’analphabétisme.
Sur cette page, il y a la menace vieille comme le monde : “malheur au vaincu !”
C’est la loi de la nature.
Un des deux mille Français entièrement à part (suivant l’expression consacrée) depuis vingt-quatre mois ; au nom du Peuple, je ne saurai oublier que dix-sept millions de bulletins lâchement soulagés, en avril 1962(1), ont fait de nous des parias, ainsi que des millions des nôtres, des exilés, des déportés, des asservis.
Bien que parmi les vainqueurs des vainqueurs, je suis prisonnier des vaincus parce que condamné à 5 ans d’emprisonnement pour avoir commandé un maquis en Algérie, plus précisément dans la région de Bouira, en Kabylie. Par la suite, ayant refusé de supporter toute atteinte à la dignité humaine, de prison en prison, par punition, je suis arrivé à Valence.
Dans ces lignes, je n’ai pas la prétention de faire tout l’historique du problème Algérien, ni le procès de ceux qui me tiennent dans leurs fers. De tous ces événements, je ne connais actuellement qu’une partie. Celle que j’ai mesurée à la fatigue, à la soif de mes hommes, à la longueur des pistes, parmi les rocs, les chênes, les oliviers, les cèdres de Kabylie, au cours des nuits de marche ou d’embuscade, des aubes d’attaque, des soirs de deuil.
Je veux exprimer la détresse qui m’étreint lorsque je me retourne sur une fraction de ma vie passée au milieu d’hommes, mes frères, que, pour raison d’état, le pouvoir m’a fait assassiner par complicité. De plus, il n’est pas de jour que des injures nous soient adressées par certains qui se veulent grands et généreux.

Quand les Français intelligents comprendront-ils que l’O.A.S. ne fut qu’un mythe ?
Quand voudront voir les plus partiaux d’entre eux, en ce sigle, le dernier espoir d’un million des nôtres acculé, par le régime, au cercueil ou à la valise
Quand aura-t-on fini de juger coupables ceux qui ne furent que vaincus ?

Cette histoire est aussi celle de centaines de capitaines.
Rentré d’Indochine en 1954 et affecté au 22ème Bataillon de Chasseurs Alpins, à la tête de la 2ème compagnie, je suis reparti vers l’A.F.N. en septembre 1955. Depuis cette date, d’abord au Maroc Oriental, puis en Kabylie jusqu’à ce que je sois fait prisonnier le 10 mai 1962, j’ai combattu pour que l’Algérie demeurât française.

Au journal de marche de mon commando : 24 morts, plus de 60 blessés, 5
Médailles Militaires, plus de 150 citations, des centaines de H.L.L. mis hors de combat, illustrèrent plus de six ans de campagne.
Mon commando, fin 1961, composé pour moitié de Chasseurs du contingent, était complété avec des Harkis recrutés sur place. Dès 1957, réalisant que priver l’organisation rebelle de son ravitaillement, du renseignement, était le premier objectif à atteindre, je regroupai à Tikjda tous les habitants des hameaux épars dans la montagne. Tikjda, station de sports d’hiver et estivale en plein Djurjura, à 30 km de Bouira, et située sur le territoire des douars Haizer et Tighrempt, fut ainsi occupé, pavillons et hôtels appartenant aux Européens, par les familles de ceux chez qui je recrutai mes premiers Harkis. Par parenthèse, je signale que ce regroupement prit spontanément le nom d’Ouled Gaston, ce qui signifie “les Enfants de Gaston”.
Lorsque, le 1er août 1958, mon unité devint entièrement opérationnelle, relevée de toute servitude territoriale, et que je changeai de cantonnement pour m’installer dans une ferme en ruines à 3 km au nord de Bouira, certains me suivirent et je les intégrai aux nouvelles harkas que je créai à partir d’éléments du Douar Errich.
Inlassablement, au cours de mes missions, je recherchai, sur ordre, les anciens militaires de l’Armée d’Afrique, d’Indochine, les montagnards solides, afin que les Chasseurs voient à leurs côtés lutter leurs compatriotes Kabyles.
Alors que mes Chasseurs du contingent métropolitain ne restaient que 18 mois au plus avec moi, ces hommes du Djurjura devinrent rapidement, du fait de leur stabilité, de leur connaissance du terrain et de l’ennemi, de leur courage, la principale force de mon commando. Certains, comme le Sergent Fedjki, le Caporal Meliani, vieux soldats dont la retraite assurait les modestes besoins, m’opposèrent bien longtemps leur peu d’exigence, leur aspiration au repos après bien des années à courir l’Italie, la France, l’Allemagne, l’Indochine.
Manquant de cadres pour mes harkas, j’insistai, fort des promesses dont on nous abreuvait alors et dont le rappel serait d’une ironie trop amère. Bref, j’étalai les avantages de la Paix Française après ce dernier coup de collier. Tous les arguments furent bons pour les arracher à leurs mechtas et les rejeter dans la tourmente. Ils servirent d’exemple aux plus hésitants.
J’eus l’embarras du chois à partir de mai 1958.
Il ne fut pas rare de voir succéder dans mon commando le fils au père, le cadet à l’aîné, afin que reste dans la famille la place gardée, gagne-pain peut-être, mais aussi et surtout, fierté de servir comme Français dans une unité d’origine métropolitaine.
Confiants en mes paroles et en mes actes, reflets des ordres reçus, ils me suivirent dans toutes les opérations. Plus de 180.000 Harkis et Moghaznis, dans toute l’Algérie, furent ainsi de toutes les peines et de peu de joies. Ils étaient devenus irréversiblement Français à part entière par le sang versé, qu’il fut le leur ou celui de l’ennemi. Aucun décret, ordre ou référendum ne pouvait infirmer cette vérité fondamentale née d’une lutte à mort entre deux conceptions de l’homme.
Rejetés, ils devaient mourir.
Après six ans de mensonge, de duplicité, de faux-fuyants, en décembre 1961, il devint flagrant que le pouvoir repoussait l’Algérie avec plus de force encore que l’ennemi n’en employait à nous l’arracher.
J’eus mes premiers soupçons dès I959.
Fin août, le Président de la République passa, je ne sus jamais trop pourquoi, de popote en popote. Car il ne voulut rien entendre comme il ne voulut rien dire. Je fus invité à sa table, lors de son passage à Tizi-Ouzou, par le Général Faure. Je compris, au cours de la conversation, par la façon brutale, même grossière avec laquelle il interrompit le plaidoyer pour l’Algérie Française du Général Faure, qu’il avait une arrière-pensée inavouable encore. Ma qualité d’ancien délégué à la propagande du R.P.F. dans les Basses-Alpes, m’aida beaucoup dans l’interprétation de cette attitude. Ce ne furent pas les professions de foi de Mr Delouvrier, après que le général se fût retiré pour la nuit, qui me firent oublier la mine grave, le regard triste des Généraux Challe,  Massu,  Faure,  entre autres.
Déjà, le malaise avait rongé la confiance.
Au soulèvement du 22 avril 1961 contre l’abandon, j’étais en permission en Métropole.
En juillet 1961, au cours d‘une opération sur les crêtes du Djurjura, j’interceptai un groupe de H.L.L. se rendant en Tunisie. Parmi les ennemis hors de combat, mortellement atteint, se trouvait Si Salah, ancien commandant de la Willaya IV, qui devait décéder une heure après sa récupération sur le terrain. Les quelques mots qu’il put prononcer sur la duplicité de De Gaulle, et l’amertume avec laquelle il le rendit responsable de sa mort, grandirent encore en moi la certitude que notre sort était confié à un criminel.
Je ne parlai jamais de ces révélations.
Le Général Simon, alors commandant de la Z.E.A., m’ayant paru très agité par la mort de Si Salah sur son territoire. Il me dit, m’ayant convoqué au P.C. de la Division, qu’il craignait que l’opinion publique y voit un assassinat déguisé en opération, par le fait qu’il participa aux pourparlers de Lugrin en 1960... et que nous étions en pleine période d’arrêt unilatéral des opérations offensives. J’avoue qu’à l’époque, je ne compris rien aux réactions du Général Simon, mais depuis, depuis, j’ai rencontré, en concentration à Fresnes lui aussi, le lieutenant musulman qui fut le guide et l’interprète de Si Salah au cours des prises de contact puis de son voyage incognito à Paris, venant offrir la reddition de deux Willayas.
Toujours est-il que, pour montrer sa bonne foi, le Général Simon monta une opération héliportée, quarante-huit heures plus tard, afin que je récupère le corps de Si Salah. Après l’avoir fait mettre dans un cercueil (!) il le fit enterrer à Bouira au cimetière du Fort Turc.
Les semaines passant, la suspicion s’installa en maîtresse au sein de l’Armée. Les réunions de Corps devinrent silencieuses, chacun n’osant exprimer sa pensée par crainte qu’elle ne fût mal interprétée. Sur le terrain, mes commandos, avec une sorte de frénésie, multipliaient sorties, embuscades, raids, obtenant des résultats magnifiques malgré la raréfaction de l’ennemi. Je couvris de mines et d’actions offensives une surface de plus en plus grande du secteur, à la recherche d’un ennemi pratiquement détruit, dont les rares survivants se terraient aux abois.
Mes Harkis m’interrogeaient sans relâche, étonnés des bruits qui couraient d’accord avec le F.L.N. Que pouvais-je leur répondre ? Je souffrais déjà physiquement de cette trahison, recherchant la consolation précaire dans la pensée, après chaque combat, que tout fellagha tué était un interlocuteur valable en moins.
Un jour de décembre 1961, je reçus l’ordre de renvoyer chez eux, par fractions, ces éléments de mon commando. J’ai vu pleurer des soldats qui, en Tunisie, en Italie, en Indochine, et avec moi en Kabylie, certains depuis six ans, cités, blessés, héroïquement avaient combattu pour l’honneur de nos armes et pour rester mes enfants. Et j’ai pleuré aussi, car pour beaucoup d’entre eux, j’avais usé de mots ronflants, de grands gestes, de toute mon influence pour les amener à reprendre les armes encore une fois pour la même cause, celle de la plus grande France.
Alors ma décision fut prise.
Je savais qu’il ne nous restait plus une chance sur mille de sauver l’Algérie. Je décidais de rester parmi eux, vivant leur vie, partageant leur sort, acceptant de mourir, tant j’étais dégoûté et las de mon pays et pour ne pas être parjure.
Pressentant que je n’accepterais pas la politique d’abandon, le commandement civil gaulliste de Bouira (Sous-préfet Salmon et Administrateur Ossola) monta alors un complot de toutes pièces en accord avec mon Chef de Corps le Commandant Bley (sortant tout droit du cabinet de Mesmer). Le Général Simon, trompé ou non, je n’en sais rien encore, m’ordonna de choisir le 22 Février 1962 entre les arrêts de forteresse et le “rapatriement” immédiat sur ma demande.
Après une première et courte période au cours de laquelle je connus un demi-échec, par manque d’organisation, ayant été pris de court par mon nouvel ennemi, je reformai mon maquis sur de nouvelles bases. Durant deux mois, mes anciens Harkis me cachèrent, me ravitaillèrent et me renseignèrent. Eux attendaient de moi un miracle que j’attendais de Dieu. Mais, comme dit “l’autre”, l’heureuse issue du drame algérien m’enchaîna et précipita leurs souffrances.
Aux dernières nouvelles, trente et un d’entre eux ont été éventrés, égorgés, fusillés, bouillis ou brûlés entre le 1er juin et le 1er août 1962. (La liste de ces martyrs n’est certainement pas close, hélas.)
Comment pourrais-je pardonner pareils crimes, fussent-ils perpétrés pour la raison d’état ? Comment pourrais-je retrouver la paix, arracher de ma mémoire les mille souvenirs qui me lient à ceux que j’ai abandonnés ? Comment regarderais-je l’avenir, bien que légalement innocent du crime de génocide dont l’Histoire me fera porter le poids comme officier français ?
En prenant le maquis le 25 février I962, j’ai dénoncé ce crime monstrueux dont une nation prenait, par omission, la responsabilité. L’information dirigée m’a traitée d’officier félon (ô ironie), de bandit, d’assassin, de fasciste, moi, résistant et maquisard de 1943. Je n’ai de sang français sur les mains que le mien et celui de mes hommes, versé sous bien des cieux du monde sans autre esprit que de le bien faire payer à l’ennemi.
La liberté ne me rendra pas l’Algérie.
L’amnistie ne me rendra pas mes morts, mes blessés, certains atrocement.
Inlassablement, mon esprit erre à travers la Kabylie. Par lui, je vais de croix en croix, où ils sont tombés, suivant un terrible chemin d’amertume, de doute et de regret.
La grâce présidentielle ne me rendra pas l’honneur de la France, pas l’oubli, pas le sourire, en moi, de ceux qui torturés après le 1er juin par les Fels, dans leur dernier hurlement m’ont maudit.
Car j’étais la France pour eux, non pas du fait du prince dont se sert certain, mais par leur foi en un capitaine de l’Armée Française, leur chef durant tant d’années, parmi eux pour le meilleur et pour le pire.
Caché, à partir du 1er avril, j’ai vu les autorités civiles et militaires dans le secteur de Bouira, imposer le F.L.N. aux populations déroutées. J’ai mesuré le temps qui me restait avant d’être pris par la pénétration ennemie dans un secteur où ne survivaient pas 50 H.L.L. en armes sur plus de trois mille, avant que la peur ne changea de camp.
J’ai vu effectuer le désarmement des autodéfenses pour assurer plus facilement cette pénétration dans les zones réfractaires. J’ai écouté des discours du sous-préfet de Bouira menaçant ceux qui ne pavoisaient pas aux couleurs blanches et vertes avant le 1er mai.
J’ai assisté, clandestin, au regroupement des forces françaises abandonnant aux tueurs revenant de Tunisie, en une demi-journée, des douars entiers.
J’ai soigné un partisan M.N.A. (Mouvement Nationaliste Algérien tendance nationaliste modérée), ayant réussi à s’échapper d’un ancien poste au nord d’El Adjiba, transféré intact aux rebelles. Ce partisan me dit que ce fut devant un gradé de gendarmerie qu’il fut torturé (4 dents et un doigt brisés) pour lui faire avouer la position de mon refuge.
Pourchassé de cache en cache, vivant comme ceux que j’avais tant poursuivis, traqué par les forces régulières et fellagha réunies, j’ai contemplé, désespéré, l’écroulement de six ans de pacification et le déchaînement en haines, en vengeances, en instincts grégaires d’une minorité, qui, par le couteau, trancha 130 ans de civilisation.
Parce que cohéritier de cette civilisation, j’ai défendu la France de 1955 au 1O mai 1962 avec la même passion, pour les mêmes raisons que de 1939 au 8 mai 1945.
A vingt ans, je me suis battu, j’ai pris le maquis pour libérer le sol national, libérer l’Alsace Lorraine qu’on voulait nous voler.
A quarante ans, j’ai lutté pour libérer l’Algérie de la peur, du racisme, du panarabisme et de leurs collaborateurs blancs et autres, et garder 15 départements qu’on voulait nous voler. Sans famille et sans biens là-bas, j’ai défendu l’intégrité du territoire, l’honneur de la Patrie et le mien.
Qu’un jour, les couteaux définitivement oubliés au vestiaire, aurait dû être mise en place une autonomie partielle puis complète, possible. Que cette autonomie aurait débouché sur une totale indépendance en garantissant effectivement les droits de toutes les minorités, qu’elles fussent raciales ou confessionnelles, si l’intégration ne pouvait être effectuée, possible encore ? Pour ma part, j’ai cru, je crois, je croirai toujours que l’Algérie Française pouvait vivre.
Mais pas ça !
Par ce que les générations à venir, des deux côtés de la Méditerranée nous reprocheront lorsque les égoïsmes, les lâches soulagements, les appétits du pouvoir, auront été oblitérés par le temps.
Pas de ces Pâques sanglantes souillant une armée passive, une nation démissionnaire, après une capitulation déshonorante.
Pas cette prime à la violence, justification du terrorisme le plus atroce, le plus bestial, le plus fort parce que le plus primitif.
Pas ce racisme fanatique arabe dédouané par le racisme gaullien.
Pas ces tribunaux d’exception, créé par le même décret d’élargissement des tortionnaires et égorgeurs fellaghas, afin que certains d’entre eux y siègent, déshonorant la justice.
Pas ces cimetières désertés qu’aucun Pied-Noir n’approchera plus jamais, qu’aucune main blanche jamais plus n’entretiendra.
Pas ces prisons où les hurlements de nos disparus sont étouffés par la surdité du régime.
Et plus tard, en métropole, pas de ces geôles politiques où De Gaulle cherche à arracher leur personnalité à ceux qui y sont jetés par quatre, voire six, même sept, 23 heures sur 24, dans des taudis, véritables basses-fosses de 3,60 sur 3,10 sans table ni siège.
Pas des réponses désabusées ou ironiques de la Croix- Rouge, Ligue des Droits de l’Homme, et autres organismes aux appels à la conscience humaine.
On a appelé à la raison d’état, au bon plaisir, au fait du prince, au racisme nationaliste, aux révisions déchirantes, au bon sens, à l’intérêt financier, au crépuscule d’un peuple pour motiver cet abandon.
Mille masques pour une seule honte.
On a détruit en moi ce qu’il y avait de plus beau dans l’esprit d’un soldat, le respect à la parole donnée, sa foi en son combat de toujours pour repousser l’horizon autour de son pavillon, et le refus d’amener ce pavillon, si ce n’est pour en faire un linceul.
Il peut être fait usage de ces lignes.
Elles peuvent être divulguées en témoignage, comme jetées à l’oubli. Je les ai vécues avant de les écrire, je n’ai pas plus peur de l’avenir que honte de mon passé.
Je me regarde toujours en face, sans rougir, ce que ne peuvent faire tous les officiers ayant encore leur nom dans l’annuaire.
Il faut avoir, au front, commencé sa carrière et pleuré chaque pas d’abandon de rizière, de djebel ; il faut avoir souffert dans sa propre chair la mort de chacun de ses soldats ; il faut avoir, de faux dieux, tenté de tenir les serments, avoir donné son cœur, sans le monnayer, pour comprendre pourquoi nous avons essayé ce qu’un peuple vaincu nous enviera demain. Jusqu’à ma mort et, joint à d’autres combats semblables que l’avenir nous réserve, à l’aube desquels nos prisons s’ouvriront, je garderai indéfectiblement unis le sens de la guerre victorieuse d’avant-hier et celui de la bataille perdue d’hier. S’il plaît à Dieu que cette bataille perdue soit une guerre morte, les youyou d’Alger sont le glas de la France. Oui, je sais.
C’est de la littérature sentimentale pour midinette, avec des mots de quatre sous, comme me l’a dit mon juge, le 4 janvier I963.
Mais,
C’est avec des mots comme ceux là que l’on m’a recruté pour défendre la France, comme en 1914, en 1870, en 1789, le furent nos ancêtres.
C’est avec des mots comme ceux-là que j’ai, durant vingt ans, recruté des cœurs, des tripes et des bras pour servir la France.
C’est avec des mots comme ceux-là que j’ai tué mes Chasseurs et assassiné mes Harkis.

Valence, le 30 avril 1964


HISTOIRE DU CAMP DE RÉFUGIES HARKIS DE ZÉRALDA

Témoignage d'un sous-lieutenant issu de l'école militaire de Cherchel

sur le sauvetage des Harkis par l'Armée Française malgré l'hostilité du gouvernement gaulliste

Plaquette de 17 pages de Jacques VOGELWEITH (octobre 2016)

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En couverture, le « Diable Rouge » NOËL, détaché du 152 RI, nommé instituteur et responsable du jardin d’enfants créé dans le camp de réfugiés.
Je tiens à remercier le général Fournier qui m’a incité à écrire cette histoire 50 ans après...
Elle m’a permis de témoigner depuis, à plusieurs reprises, sur le rôle des généraux d’Alger, le comportement magnifique des «
Diables Rouges » à Zéralda et celui de l’unité des Tirailleurs Algériens du camp de Rivesaltes. Durant ces 2 années qui ont suivi l’Indépendance, l’Armée a permis de sauver un nombre non négligeable de harkis. (100 000 a affirmé Pierre Messmer en 2003.)

PRÉAMBULE

Le Général Henry-Jean Fournier, « pied-noir » d’origine, ancien chef de corps du 152 RI dans les années 90, s’attela à reconstituer toute l’histoire de ce régiment, celui des « Diables Rouges ». En 2008, par une annonce dans le bulletin de l’association des anciens, celui-ci rechercha des témoins ayant vécu la période de la guerre d’Algérie, qu’il n’a pas connue en tant que militaire car âgé de 16 ans au moment de l’indépendance.

J’ai répondu « présent »...! C’est ainsi que le Général Fournier m’incita à rédiger l’histoire de mon passage dans ce régiment.

Appelé directement en Algérie j’y ai accompli la totalité de mon service militaire, d’abord à l’école de Cherchell. Puis, en avril 1962, ayant choisi le 152ème RIM, j’ai rejoint Zéralda, situé à 25 km à l’OUEST d’Alger, où il venait d’arriver. Les « Diables Rouges » s’installèrent dans ce magnifique camp construit par les légionnaires du célèbre 1er REP qu’ils durent quitter dans les conditions que l’on connaît, après le putsch d’avril 1961.

Comme beaucoup, cette période du service militaire en Algérie m’a beaucoup marqué, d’autant plus qu’elle coïncida avec celle du dénouement, d’un conflit dramatique, long de 7 ans, qui mit fin à un chapitre de l’histoire de notre pays, commencée en 1830...

Arrivé à Cherchell 6 mois avant le cessez-le-feu, j’ai vécu ensuite l’épuisante et démoralisante activité du « maintien de l’ordre » à Alger, pour laquelle nous n’avions nullement été préparés dans cette école. Elle prit fin au moment de l’Indépendance et nous avons pu regagner notre camp et connaitre enfin la vie paisible de garnison comme dans une ville de Métropole, avec comme mission (théorique...), durant 2 ans, de faire respecter les accords d’Evian...

Durant cet été 1962, nous redécouvrons l’instruction, de fréquentes prises d’armes devant un parterre de généraux venus d’Alger, de brillantes réceptions, des concerts donnés par d’excellents musiciens de la musique du 9ème Zouave car issus du Conservatoire de Paris, la plage, les rencontres sportives entre unités, les excursions, (à Tipasa, au tombeau de la Chrétienne etc...) Nous faisions de l’instruction, parfois à des hommes de troupe décorés de la « VM », (la Croix de la Valeur Militaire) ! C’était en quelque sorte le repos du guerrier, l’insouciance...

Or, justement, à l’automne, nous apprenons, sans en mesurer leur importance, du moins à notre niveau, nous autres officiers subalternes, les exactions à l’encontre des « pieds- noirs » et des harkis...

A ce moment là nous apprenons qu’un camp de réfugiés pour les harkis et leurs familles est créé à l’intérieur de notre camp. Les évènements surprenants, anormaux, se succédant, comme d’autres, je ne me posais pas tellement de questions à ce moment là. Ce n’est que 50 ans après, en rédigeant cette histoire que j’ai commencé à me les poser...

LA SITUATION APRÈS L'INDÉPENDANCE

Tout de suite après l’Indépendance les harkis se sentent de plus en plus menacés. Dans les négociations à Evian ce sujet avait été traité. Ceux-ci devaient pouvoir retourner vivre dans leurs douars. Quelle utopie ! Mais cette solution arrangeait bien le gouvernement français ! Beaucoup d’officiers étaient conscients de ce qui allait arriver. Dès la fin de 1961, certains, en particulier, ceux qui avaient géré des SAS, ont ramené discrètement leurs hommes en Métropole, ce qui avait irrité le Ministère de l’Intérieur... Certains ont été sanctionnés. Et des mesures ont été prises pour freiner ces initiatives.
En juin 1962, un ancien de Cherchell, le Sous-lieutenant Jean-Pierre Fourquin, est chef de la SAU, (SAS urbaine) de la Mékerra à Bel-Abbès. En cette période on ne peut plus troublée, où il était strictement interdit de ramener des supplétifs en Métropole, il prit l’initiative de sauver un groupe d’une vingtaine de moghaznis... Il demanda à rencontrer le commandant adjoint du colonel Vaillant, patron de la Légion à Bel-Abbès afin d’obtenir son aide ! Celui-ci mit à sa disposition deux GMC avec des hommes surarmés ! L’opération s’est bien passée puisqu’ils furent ramenés à Bel Abbès où un Nord Atlas les a rapatriés par la suite en Métropole. Jean-Pierre Fourquin a eu la chance de ne pas été inquiété par les autorités... « Pas vu pas pris ! »

Un de mes camarades de promotion, Michel Binauld avait choisi le 27ème RTA en sortant de Cherchell. En avril 1962, à peine arrivé à Tiaret, son régiment quitte l’Algérie pour l’Allemagne. Lui est détaché à l’Etat-major de la 4ème DIM basée à Mostaganem. Sous les ordres du général Fayard, il reçoit comme mission de se rendre, (en avion et en hélicoptère) dans les préfectures et sous-préfectures pour récupérer les listes de harkis et leurs adresses... Ensuite une unité du train a été chargée de ramener ces familles qui ont été dirigées sur le port d’Oran pour être évacuées en Métropole. Ces missions « irrégulières » prirent fin juste après l’Indépendance.

Les assassinats se multiplient. Les survivants réalisent qu’ils ne pourront rester dans leur pays. Le phénomène prend de l’ampleur. Le problème est remonté évidemment jusqu’à Paris. Boumediene, le Vice-président, interpellé par le gouvernement français, réagit mollement, ne fait rien ou ne peut rien faire... Le Général de Gaulle, qui avait définitivement tourné la page de la guerre d’Algérie, aurait dit à ce sujet à Pierre Messmer, son ministre ses armées :

- On ne va tout de même pas recommencer la guerre d’Algérie !

Pierre Messmer, était Lieutenant-colonel de réserve et effectuait une période militaire en Algérie au moment où le Président de la République l’a nommé en 1960. Antérieurement, il avait servi dans la Légion. Il connaissait parfaitement le problème des harkis, ce qu’ils avaient fait pour la France... En Algérie !

Les accords d’Evian, prévoyaient que l’Armée restait en place encore deux années après l’Indépendance. Conscients de ce qui les attendait, les survivants, ont réalisé que leur seule chance de survie consistait à venir, avec leur famille, se réfugier dans les casernes et camps implantés dans le pays. On dit qu’ils n’ont pas toujours été accueillis... Certains auraient été refoulés et abandonnés à leur triste sort, du moins au début. A l’automne, suite à un ordre de l’Etat-major, les unités ont fini par les laisser rentrer.

En 2003, lorsque le problème des harkis a refait surface, l’armée a été à nouveau montrée du doigt. Pierre Messmer est monté au créneau pour la défendre. Interviewé par J.P. Elkabbach le 7 novembre 2003 au matin sur Europe 1, il a affirmé clairement que l’Armée en avait sauvé 100 000, (en comptant leurs familles). Qui était-ce l’Armée...? Le 152 RIM !

C’est ce que je me suis empressé de préciser le lendemain dans le journal local, « L’Alsace » à Colmar, ville de garnison de ce régiment.

LA DÉCISION

A l’automne 1962, il fut décidé de regrouper tous les réfugiés dispersés, venus chercher la protection de l’Armée. Le lieu le plus approprié était Zéralda, probablement parce que le plus grand camp, et surtout le plus proche du port d’Alger, où l’Armée avait conservé le quai Fedallah après l’Indépendance. En principe ce ne devait durer que quelques semaines !

En réalité ce camp a perduré jusqu’au départ du 152 (devenu RI) sur Colmar en mai 1964, puisque les derniers ont été embarqués avec le régiment, comme me l’a rappelé le Colonel Bonnouvrier, à l’époque lieutenant, officier renseignements.

Récemment, un autre ancien de Cherchell, Vincent Zaragoza ayant appris mon histoire, s’est confié : affecté au 65ème BIMA, et basé à la ferme Bastos à Aïn el Turk, celui-ci a été discrètement approché par le capitaine-major Orlanducci en poste à Bousfer, la base arrière de cette unité. Jusqu’en août de cette même année, il lui confia des missions, (en tout une douzaine), apparemment bien organisées mais dont il ne connaissait que la partie le concernant. Il s’agissait d’aller récupérer des « colis », dans un périmètre de 50 à 75 km... Cela consistait à se rendre, de nuit, en 6x6 Hotchkiss, accompagné du sergent Gabriel Choisy dit « Gaby », et du chauffeur Moussy, équipé d’un brassard de couleur, tous armés, jusqu’à un lieu parfaitement défini. Arrivé à destination, il devait retrouver une famille portant un brassard de la même couleur. Celle-ci était immédiatement embarquée et ramenée jusqu’à son unité. Un jour il est passé sans s’arrêter devant un attroupement suspect, craignant un guet-apens... Ensuite il ne savait ce que ces familles devenaient...La destination ne pouvait être que Zéralda !

Toute la partie Sud-ouest du camp, jusqu’à l’allée principale a donc été réservée aux réfugiés venus de tout le pays. Très rapidement les effectifs dans le camp sont montés à plus de 1000 personnes.

LE LIEUTENANT MASSOULIÉ

Qui a donné le feu vert pour créer et organiser la gestion du camp de Zéralda ?

Question que je ne me suis pas posée à ce moment là... A cette époque, il se passait tant d’évènements anormaux que tout paraissait « normal » pour un jeune sous-lieutenant...

En 2008, un témoignage important me manquait : Celui du Lieutenant Massoulié, arrivé quelque semaines après moi, lui aussi détaché comme adjoint du directeur du camp de réfugiés harkis de Zéralda... Avec une barrette de plus, il m’aurait permis d’obtenir davantage d’informations sur l’origine et la gestion de ce camp ...
Les 3 directeurs successifs du camp, plus âgés que nous, ont probablement disparu...

Seul Michel Massoulié, que j’avais recherché en vain, pouvait les détenir... Celui-ci a été retrouvé en 2010, (dans l’annuaire des anciens de Saint-Cyr !)
Le 17 septembre 2011, une rencontre a pu être organisée à Sarlat, au domicile du Lieutenant- colonel Massoulié, en présence du Général Fournier, ancien chef de corps du 152 RI, à l’origine de la rédaction de « Diable Rouge à Zéralda ».

Efficace et dévoué à la cause des harkis, ce lieutenant a été l’âme et la cheville ouvrière du camp de réfugiés ! Il s’est donné à fond dans cette mission. Il aura été le représentant de ces chefs qui estimaient avoir une dette vis-à-vis de ces soldats que nous avions entrainés dans l’aventure de la guerre d’Algérie. Non seulement il parlait le français, l’espagnol et l’anglais, mais maitrisait parfaitement l’arabe. Comme sous-lieutenant, il commanda une harka, pendant 1 an ! Il était parfaitement à l’aise avec cette population.

Il habitait à Alger mais passait le plus souvent ses nuits au camp et venait accompagné de son épouse qui y travaillait bénévolement. Grâce à lui, j’ai découvert que nous avions la possibilité de prendre beaucoup d’initiatives !
Et cette rencontre de Sarlat a permis de donner les réponses à des questions restées posées jusque là...

Qui a été à l’origine de cette importante organisation ?

Les décisions n’ont pas été prises à Paris, mais à Alger, comme nous l’a affirmé le Colonel Massoulié. Ce sont les généraux d’Alger qui auraient mis le gouvernement du Général de Gaulle devant le fait accompli !
Cependant :

- L’organisation, le financement, les approvisionnements du camp de Zéralda.

- L’unité du train mise à la disposition du camp de réfugiés.

- L’embarquement 2 fois par semaine de bateaux spécialement affrétés.

- L’accueil en Métropole dans les camps de Rivesaltes et de Saint Maurice l’Ardoise.

- Les propositions de jobs aux harkis, par des représentants d’un ministère (du travail ?)
détachés dans ces camps de Métropole, (ce que j’ai pu aller constater sur place à mon retour).

- Leur acheminement vers le lieu choisi.

N’ont pu se faire qu’avec l’accord, (officieux) du gouvernement, et en particulier de Pierre Messmer, ministre des armées et de Louis Joxe, à ce moment là, ministre des affaires algériennes. Finalement, comme nous l’a commenté le Général Fournier :

Aux époques difficiles de notre Histoire, les gouvernements ont parfois pratiqué le double langage...

Et cette importante mission est restée discrète !

Qui finançait le camp de réfugiés de Zéralda ?

Le Lieutenant Massoulié avait des relations privilégiées avec le Commandant Tréjaut qui commandait le « Bastion 15 », c’est à dire les installations portuaires d’Alger, restées françaises après l’Indépendance.
Celui-ci l’a mis en rapport avec l’Intendant Général Peyrat, qui l’a totalement soutenu dans sa mission de rapatriement des harkis. Celui-ci lui a déclaré qu’il obtiendrait tout ce dont il aurait besoin ! C’est l’Intendant Général qui a financé, le fonctionnement du camp, (partiellement en liquide...)

Comment était approvisionné le camp ?

C’est le directeur du camp qui assurait l’approvisionnement au moyen des GMC du camp, auprès des services de l’Intendance.

Qui a fourni le matériel, les vêtements ?

C’est la « Croix rouge » d’Alger qui a fourni :
- Les vêtements de toute sorte et en particulier les vestes chaudes en Rhovyl.

- Les rangers.

- Les burnous blancs et rouges.

- Tout le matériel d’école : mobilier, fournitures scolaires.
- Les jouets pour le Jardin d’enfants.

- L’équipement de l’infirmerie, (il y avait 3 médecins, des infirmiers militaires et une assistante sociale)

L’organisation

Une structure militaire insolite a été créée, dépendant directement de l’Etat-major d’Alger. Un premier « Directeur du camp » le Capitaine Gagnoulet, un cavalier, a été nommé. Le 13 novembre j’ai été détaché du Régiment comme adjoint au « directeur ».
Deux autres capitaines ont succédé au Capitaine Gagnoulet : le Capitaine Mauffrais puis le Capitaine Sendra, un ORSA, détaché lui aussi du 152. « Pied-noir », il était davantage préoccupé par sa ferme située dans les environs, au moment où le gouvernement algérien commençait à multiplier les nationalisations.

Il y avait trois médecins, des infirmiers, une assistante sociale, Madame Gamondès, des sous officiers et hommes de troupe également détachés du 152. En tout, cette structure assez hétéroclite, comprenait une vingtaine de militaires. Il fallait un secrétariat, assurer les appros, gérer la cuisine, l’école, le jardin d’enfants, etc. Tous ont travaillé passionnément. Finalement cette mission plutôt insolite chez les « Diables Rouges » aura été gratifiante pour chacun d’entre nous. Je me souviendrai toujours de la réflexion du Général de Massignac, venu nous rendre visite et qui m’a dit :

- Vous avez beaucoup de chances... Vous participez à la dernière mission intéressante en Algérie !

La mission

Les objectifs fixés étaient :

- Occuper tous ces gens, durant leur séjour.

- Tenter de leur rendre la vie la moins désagréable possible.

- Vérifier leur passé militaire avant de leur donner la nationalité française.

- Organiser leur départ.

- Les préparer à leur future vie en Métropole.

Pour les enfants, une école et un jardin d’enfants ont été créés. Un instituteur du contingent, « Diable Rouge », s’était donné corps et âme à sa mission avec beaucoup de professionnalisme. Il s’appelait Noël. Nous avions réussi à lui obtenir tout ce dont il avait besoin, fournitures de classe, jouets, tableau noir, tables d’école... Les enfants l’adoraient ! Comme ceux-ci n’étaient que de passage pour quelques semaines, l’organisation de ses cours n’était pas simple.

En tant qu’ingénieur textile, j’ai pu monter un (modeste) atelier textile où des femmes cardaient et filaient la laine avant de procéder au tissage.

Rapidement nous avons libéré les « Diables Rouges » de certaines tâches à la cuisine par exemple, en les remplaçant « aux pluches » par des femmes. Une façon de les préparer à leur vie future. Les hommes, qu’il ne fallait surtout pas laisser inactifs, étaient rassemblés chaque matin, sur la place pour « la montée des couleurs ».

Ensuite nous les employions pour des travaux. Nous souhaitions adapter les baraques militaires à ces nouveaux venus. Nous voulions réaliser des chambres par famille. Des cloisons ont été montées à l’intérieur, puis mises en peinture dans des coloris gais. Le camp lui-même, avait été aménagé avec des allées bien tracées, des petites barrières peintes en blanc, des massifs de fleurs, On a semé du gazon, des radis...

Le pauvre secrétaire ne chaumait pas : Il passait son temps à se faire dicter les noms de tous ces gens... Avec bien du mal, nous avons réussi à obtenir, en plus d’une camionnette à notre disposition dès le début, une « voiture de fonction » : comme il n’y avait pas de jeep, ce fut une 2CV Citroën ! Elle servait parfois au ramassage des sous-lieutenants descendant au mess...

Une ou deux fois par semaine j’emmenais les listings à Alger où l’on vérifiait qu’il s’agissait bien de harkis. Procédure nécessaire avant de leur donner la nationalité française et de préparer leur prochain embarquement. Et puis, nous avions toujours la crainte de voir ce camp infiltré par des éléments indésirables... Ces procédures ne devaient pas trainer car le camp n’était pas extensible. Au retour de chacun de mes déplacements à Alger, je ramenais les listings précédents, vérifiés. Il y avait parfois des gags car les effectifs ne correspondaient pas toujours à la réalité. L’explication ? Il y avait des naissances, dans le camp, sans que nous en soyons avertis.

Les départs.

Un détachement du « train » était basé en permanence dans le camp de Zéralda. Celui- ci était commandé par le Lieutenant Lavergne, (qui avait la particularité de porter une grosse moustache...)
C’est lui qui assurait une ou deux fois par semaine le transport et la sécurité de cet immense convoi comprenant une trentaine de véhicules de transport SIMCA, soigneusement bâchés, une jeep de commandement avec radio, et deux blindés placés à l’avant et à l’arrière. Il était mis en place dans l’allée principale du camp.

Chaque départ se faisait avec quand même une certaine appréhension : il s’agissait d’amener au port distant de 25 km environ, par la route de la corniche, (la nationale N°11), cet impressionnant convoi confidentiel, dans ce pays indépendant où la chasse aux harkis était ouverte! Il faut rappeler que tous ont été effectués après l’indépendance et durant 2 années !

Une fois arrivés au quai Fedallah, resté en quelque sorte territoire français, nous étions rassurés : Il était gardé par l’Armée.

Avant l’embarquement, il fallait reprendre les listings pour faire l’appel... Sur un bateau nous embarquions en moyenne 400 à 600 personnes.
Et puis, retour au camp pour préparer le prochain départ !

Un jour un camion est tombé en panne... Nous étions déjà dans la banlieue. Le convoi a été stoppé. J’ai assisté à l’habile manœuvre de ces hommes du train. Il y avait heureusement toujours un camion vide. Un espace suffisant a été créé pour pouvoir le faire manœuvrer à l’envers jusqu’à le coller contre l’autre. Les bâches ont été détachées depuis l’intérieur et tous les occupants sont passés de l’un à l’autre sans que personne n’ait vu quoi que ce soit de l’extérieur ! Une fois refermé, le nouveau camion a manœuvré et a été replacé dans le convoi et on est reparti... Ni vu ni connu !

Une opération commando...ratée.

Un jour un harki, très malheureux, vient me voir :

- Mon Lieutenant, je suis arrivé seul, je voudrais récupérer ma famille !

Il me raconte qu’il était arrivé sans sa famille, restée à Blida, et qu’il voulait absolument partir avec elle en France. J’ai eu pitié de lui... Je suis allé voir mon copain le Sous-lieutenant Jarrier, adjoint de l’officier renseignement du régiment, qui connaissait bien le pays, (où il avait fait ses études supérieures). Je lui explique le problème.
Nous savions que si nous demandions à notre hiérarchie d’organiser une opération, même discrète, dans le contexte actuel, nous aurions essuyé un refus catégorique.
Comme cela nous paraissait simple, nous nous sommes mis d’accord pour organiser tous les deux, un « déplacement » à Blida, sans rien dire à personne...

L’après midi, avec une camionnette, une Peugeot 403 bâchée, « empruntée », nous embarquons notre harki à l’arrière, et la refermons complètement. Elle portait une immatriculation militaire et nous étions en uniforme, (tenue de sortie). Les autorités algériennes ne pouvaient légalement pas nous contrôler. Je ne me souviens pas, mais je pense que nous n’étions pas armés. L’aller se passe sans problème jusqu’à Blida, située à environ 60 km au sud d’Alger. A peine une heure plus tard, nous sommes arrivés à un endroit discret que notre harki nous avait précisé. Nous descendons, et après avoir vérifié qu’il n’y avait personne dans la rue, nous ouvrons la bâche et le laissons filer. Quoi qu’il arrive nous avions convenu de ne pas bouger de cet emplacement jusqu’à son retour, accompagné de sa famille. Le temps passe...Les heures s’écoulent... Toujours personne... Finalement, en fin d’après midi, début de soirée même, nous concluons que l’opération était ratée. Il ne reviendrait pas ! Il y avait deux hypothèses :

- Soit il nous avait raconté une histoire et ne se sentant pas à l’aise au camp, a voulu tout simplement rentrer chez lui.

- Soit, il a été repéré et a subi le triste sort des ses congénères...

Nous avons pensé que c’était plutôt la seconde hypothèse... Et nous sommes rentrés un peu dépités...
Attristés par cet échec, nous avons dû faire quelques confidences aux copains. Et des fuites sont arrivées aux oreilles du colonel... Dès le lendemain, en arrivant au mess, le Colonel Joana m’attendait et m’a amené dans un coin pour me passer un savon mé-mo- rable...!!!

- Est-ce que vous vous rendez compte ? Et si vous n’étiez pas rentrés, Où aurions nous été vous rechercher ? Nous n’aurions jamais su ce que vous étiez devenus ! Personne ne savait où vous étiez !

Il avait parfaitement raison. Nous aurions dû, soit mettre quelqu’un dans le secret, soit laisser des explications sur un papier. Finalement, en ce qui nous concerne, nous avons peut- être eu de la chance... Ce malheureux harki, volontairement ou pas, aurait pu signaler notre présence : nous n’avions pas bougé de l’après midi !

La fête de l’Aïd el Seghir

Le 24 février 1963, le camp de réfugiés organise un immense méchoui, à l’occasion de cette fête musulmane qui met fin au ramadan. Une quinzaine de moutons avait été achetée et ramenée dans le camp. Ils furent hébergés pour la nuit dans une baraque inoccupée. Avant de passer à la broche, on les entendit bêler une bonne partie de la nuit !
Le lendemain, à l’aube tous les feux, bien alignés sont allumés. A l’heure de l’apéritif, les personnalités locales et d’autres venues d’Alger entrent dans le camp, en particulier le Général Lemasson, commandant la 20° Division, le Général de Massignac, commandant la 32° Brigade, notre Chef de corps, le Colonel Joana.

Tous admirent l’alignement des méchouis, cuits à point, portés par deux hommes, grâce à de grandes broches en bois. Le repas est servi sous des tentes avec décoration locale. Les invités sont assis sur des coussins devant des tables basses. Très belle réception en l’honneur de ces harkis et de nos chefs militaires qui sont venus à cette occasion soutenir et encourager notre action.

Une attaque nocturne

Jamais, au cours des six mois passés dans ce camp, nous n’avons eu à déplorer un quelconque incident. Certains nous remettaient des armes à leur arrivée. Rassurés par la présence du régiment, nous restions cependant sur nos gardes.
Un soir, le Capitaine Sandra, (le troisième « directeur » de ce camp), me prévient de son départ chez lui dans sa ferme. Le Lieutenant Massoulié m’informe que lui aussi s’en va chez lui à Alger, et me dit :

- Vous êtes seul, vous avez la responsabilité du camp.

Pas spécialement inquiet, je vais diner comme chaque soir au mess, m’y suis peut-être attardé avec les copains puis rentre me coucher au camp.

Il était 1h 1⁄2 du matin, lorsque, comme l’ensemble du camp, je suis réveillé brutalement par des bruits semblables à des rafales d’armes automatiques, (FM ou PM), que je n’avais plus entendu depuis 6 mois...

L’officier du matériel du 152 est réveillé. On lui dit que la soute à munitions est en train de sauter ! Non, mais ailleurs on croit partout que le camp de réfugiés est attaqué ! Ce sont effectivement de véritables rafales que l’on a cru entendre provenant de notre camp. Un homme affolé fait irruption à ce moment là dans ma chambre :

- Mon Lieutenant, il y a le feu !

En 3 secondes dans la tenue où j’étais, j’enfile mon pantalon et mon blouson et me précipite dehors. La forêt était illuminée par un immense incendie et des claquements continuaient : c’était les plaques de fibrociment de la baraque qui explosaient dans la chaleur du brasier. Les flammes atteignaient le haut des pins qui commençaient à roussir !

Je m’empresse de savoir s’il y avait du monde à l’intérieur. Seules 2 personnes étaient dans la chambre à une des extrémités et sont sorties à temps. Juste à côté se trouvait la cuisine avec 6 grosses bouteilles de gaz...

Quelques minutes plus tard, je vois arriver en pyjama, le Lieutenant-colonel Olive. L’adjoint du Chef de corps, était aussi un des personnages du régiment. Plutôt rondouillard, il avait l’accent prononcé de Marseille, sa ville d’origine et ce qui ne manque pas de sel, se prénommait Marius, comme on peut le vérifier dans le JMO. Aussitôt arrivé, il prit les opérations en main, ce qui me soulageait. Mais nos valeureux pompiers n’intervinrent que 1/2 heure plus tard. La baraque était déjà par terre. Lorsque l’on voulut mettre en route la motopompe, dans le noir, ils prirent beaucoup de temps à trouver le démarreur... Au moment de la mise en route, la lance s’est brutalement retournée dans la direction du colonel en pyjama...

A 3 h tout était éteint. Bien entendu, le matin, je suis prié de faire une enquête et de rendre compte !
Notre camp était clôturé assez symboliquement, et par conséquent pas vraiment étanche. Il y avait parfois des passages, mais seulement dans un sens. Les harkis n’avaient aucun intérêt dans la situation précaire qu’ils vivaient, à aller s’aventurer chez les «
Diables Rouges ». Leur seule motivation étant de partir très vite en Métropole, ils restaient très sages. Par contre les « Diables Rouges », je savais qu’ils s’aventuraient parfois de notre côté par des points de passages pas très compliqués à trouver. Ils y allaient « en invités ». Ce soir là, il y avait effectivement une petite réception, plus précisément une « brochettes-party ». Pour rester discrète, celle-ci eut lieu dans une baraque qui n’était occupée que dans une chambre à l’extrémité. Et pour ne pas se faire remarquer, ils placèrent également leur « canoun », à l’intérieur, sur le plancher même. Une fois la fête terminée, chacun est rentré chez soi, en abandonnant le « canoun » sur place, sans se rendre compte qu’il devait être encore brulant ! Je ne me souviens plus s’il y eut des sanctions, mais l’adjoint du Chef de corps en a tiré les conclusions nécessaires. Immédiatement, on reçut l’ordre, dans tout le camp, (réfugiés et 152) d’installer des caisses à sable, peintes en rouge, devant chaque bâtiment...

Les soutiens au sein du 152

Michel Massoulié a souligné le soutien sans faille du Chef de corps de l’époque : Le Colonel Joana, qui a succédé au Lieutenant-Colonel Chevillotte le 24 octobre 1962.
Un autre officier du 152 a joué un rôle très actif au moment où il a été affecté comme Officier Renseignement au printemps 1963: Le Lieutenant Henri Bonnouvrier. Antérieurement, celui-ci s’était distingué au combat et obtint la Légion d’honneur alors qu’il commandait la harka à cheval du 7ème Tirailleurs dans les Aurès. Lui aussi a terminé sa carrière comme colonel.

La « quille » pour la 61/2-C !

Le 8 avril 1963, le Général de Massignac, Commandant la 32° Brigade, vient à Zéralda pour présider la revue de libération du contingent 61/2-C, dont je faisais partie... Incorporé en novembre 1961 pour 28 mois, nous avons été le premier contingent à rester 18 mois sous les drapeaux !
En ce qui me concerne, je n’étais nullement pressé de partir... Mon dernier « job » m’avait passionné et je serais bien resté pour continuer cette mission de rapatriement des harkis !

Nous avons embarqué sur le « Ville de Marseille », tout un symbole, pour moi qui avais débuté cette aventure en novembre 1961 sur le « Ville d’Alger » !

A peine rentré dans ma famille, je suis allé jusqu’au camp de Rivesaltes, près de Perpignan, l’un des deux camps où nous dirigions les réfugiés. L’autre camp était à Saint Maurice l’Ardoise, dans la Drôme. Je souhaitais savoir ce qu’ils devenaient ! J’ai été surpris par la bonne organisation gérée par l’Armée. Finalement, comme nous autres de l’autre côté de la Méditerranée, ils se sont donnés à fond dans cette mission, se rappelant notre responsabilité dans ce triste destin !

L’hébergement était ce qu’il pouvait être dans un camp militaire. Mais le but n’était pas de les y maintenir, en tout cas à ce moment là. Une antenne d’un ministère (du Travail ?), était installée sur place. Le début des années 60 était une période bénie pour trouver du travail ! Moi-même, ce sont deux entreprises qui m’ont ouvert leurs portes. Et cette situation concernait tout le monde : Cadres, techniciens, personnel ouvrier.

C’est ainsi que le pays a pu absorber l’arrivée de plusieurs centaines de milliers de « pieds noirs », mais aussi les réfugiés harkis ! Il leur était proposé un job en fonction de leur souhait. Ils étaient conduits jusqu’à la localité de leur choix. Si la proposition ne leur convenait pas, ils avaient la possibilité de revenir dans le camp où une deuxième offre leur était faite. Il pouvait y en avoir une troisième et dernière. Après, puisqu’ils ne semblaient ne pas pouvoir s’adapter, ils restaient... Finalement ce sont ces gens dont on a entendu parler et qui ont été parqués dans des camps depuis, et ont été employés le plus souvent dans les forêts...

Mon père, chef d’entreprise, en a fait embaucher dans une entreprise de travaux publics.

Durant plusieurs mois, ma mère prit à son service Zohra, la veuve d’un ancien harki. Elle ne s’habitua pas à cette vie et retourna dans le camp de Rivesaltes...

Jacques Vogelweith - Mai 2016

DIAPORAMA SUR LE CAMP DE ZÉRALDA

La place d’Armes et le mât des couleurs

L’allée principale du camp des « Diables rouges »

Un bâtiment officiers

Madame Gamondès, l’assistante sociale des réfugiés

Le secrétaire au bureau

Le lieutenant Massoulié et deux enfants

Les premiers hébergements sous tentes/

Rassemblement du matin.

Un menuisier au travail

La chambre d’une famille

Jardinage dans le camp

Les femmes aux « pluches »

Une femme et son enfant

Atelier textile, cardage de la laine

Atelier textile, filage de la laine

Une petite fille

Un jeune garçon

Un jeune garçon et son jouet

Jeux de loto

La salle d’attente des toubibs

L’école

L’instituteur Roux

Récréation ; jeux avec l’instituteur

Le jardin d’enfants

Madame Massoulié et une enfant

Récolte des radis.

Le sous-lieutenant Vogelweith, madame Massoulié, une mère et sa fille

24 février 1963 : la fête de l’Aïd el Séghir

Arrivée des moutons pour le méchoui

Les méchouis.

Le colonel Joana, chef de corps du régiment.

Le général Lemasson, commandant la 20ème Division

Des officiers invités

Remise de l’insigne « diable rouge » par le colonel Joana

Les personnalités à table

Le capitaine Mauffrais, le sous-lieutenant Vogelweith, et les toubibs en face

Les personnalités à table

Attente avant l’embarquement dans les camions

Le convoi prêt à partir pour Alger

Le bateau « Algérie » spécialement affrété.


REFERENDUM DU 8 AVRIL 1962

La question posée aux Français était : « Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et concernant les accords à établir et les mesures à prendre au sujet de l'Algérie sur la base des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 ? »
Ou plus simplement :  « Acceptez-vous, comme le prévoient les accords d’Evian, que les habitants de l'Algérie se prononcent au sujet de son indépendance ? »

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La réponse à ce scrutin fut un « OUI massif » selon le chef de l’Etat qui, sans aucune pudeur, le brandit comme une victoire à chacune de ses interventions après cette date mémorable et même longtemps après l'abandon de l'Algérie dans les conditions que l'on connaît.

Le 8 avril 1962, donc, selon les résultats communiqués par la France, 17.000.000 de voix ont répondu OUI pour l'indépendance de l'Algérie.

Néanmoins, il nous faut préciser, à l'attention de nos jeunes générations qui s'intéressent, aujourd'hui, à notre passé en Algérie française, que :

Le général De Gaulle, alors président de la République, a refusé aux Français d’Algérie de participer à cette consultation, au prétexte que le « climat régnant en Algérie risquait de provoquer des troubles ».
Dans nos départements, seuls les Français métropolitains, militaires ou appartenant à la Fonction publique, en exercice en Algérie eurent le droit de s’exprimer, dans des bureaux de vote installés, à leur seule intention, au sein de leurs administrations respectives.

Ainsi, le 8 avril 1962, les citoyens français, européens et musulmans, des départements français d’Algérie, n’ont pas eu le droit de s’exprimer, comme l’exigeait la Constitution, sur cette décision primordiale – vitale - qui les concernait au premier chef.

Je tiens à rappeler que, si nous vivions, certes, dans une guerre impitoyable contre les terroristes du FLN depuis déjà sept années, cela n’avait pas empêché la tenue des referendums en 1958 et 1961, demandés par le même De Gaulle et à l’occasion desquels nous avions été invités à nous exprimer.
Afin que les jeunes générations sachent combien il est facile à un chef d'Etat de contourner LA LOI, je reprends, ci-après, les résultats des scrutins publiés par le Gouvernement français et je les laisse en tirer les conclusions qui s'imposent.

Consultation  du 8 janvier 1961 : l'Algérie a voté
Le nombre des inscrits pour ce referendum, était de 32 520 233. Avec plus de 9 millions d’abstention, blancs ou nuls comptabilisés.
Consultation du 8 avril 1962 : l'Algérie n'a pas voté
le nombre des inscrits pour ce referendum, était de 27 582 072.
Soit, 5 millions de citoyens français, électeurs légalement inscrits, non consultés.
Avec une abstention, blancs ou nuls frôlant les 8 millions d’électeurs et 2 millions de NON, peut-on encore dire que ce scrutin a remporté un "OUI massif à 91%" ? Chiffre qu’aujourd’hui, encore, on peut lire et entendre dans tous les media français et étrangers.
C’est un mensonge d’Etat. C’est une manipulation de l’Etat.

Le 8 avril 1962,  ces 17 millions de français qui se sont exprimés ne représentaient que 51% des voix en faveur de l'indépendance de l'Algérie .
Et, encore... Nous est-il possible de faire confiance à ces résultats que nous a servis, sur un plateau, le chef de l’Etat ?
 


De Gaulle dans la galerie des traitres de l'Histoire de France?

Il est enfin patenté traitre ! C'est ce qui ressort du remarquable Édito de l'ÉCHO de l'ORANIE de janvier 2010, écrit après recension d'un article d'Alain Duhamel paru dans la revue HISTORIA. Nous partageons totalement l'esprit et les termes de cet éditorial

Rédaction de Repères et Jalons

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Commencerait-on à nous rendre justice?

Depuis bientôt un demi-siècle, un peuple tout entier, arraché à ses foyers, à ses racines, à ses œuvres, à sa terre natale, dans l'un des plus grands exodes qu'ait connus l'Histoire moderne, clame son désir de justice... Mais, pendant ce demi-siècle, ses clameurs se sont perdues dans les sables d'un désert voulu par des politiciens arrivistes et des intellectuels malveillants... Et, là-dessus, le vent de l'Histoire, ou plutôt le vent d'une politique associant le laxisme coupable à la lâcheté défaitiste, dispersait dans les dunes de l'indifférence le moindre cri de ces exilés. Les sables de la mauvaise foi, en couches successives et solidifiées, semblaient devoir recouvrir, inexorablement, les preuves irréfutables de l'ignominieuse trahison qui avait frappé ces exilés, Pieds-Noirs et Harkis. Et, sur ce morne paysage, l'opportunisme des pseudo-historiens du moment avait dressé un monument à la gloire de celui qui avait délibérément trompé et trahi ceux qui - pauvres naïfs - l'avaient porté à la tête d'un État en proie au désordre, au laisser-aller, à la déliquescence...

Pourtant, des profondeurs de son bannissement,

ce peuple continuait à exprimer son désespoir, malgré la lassitude de certains qui ne voulaient plus se répéter devant l'inanité de leurs actions et l'apathie des autres, qui se résignaient déjà à attendre que des archéologues de l'Histoire, déblayant les strates accumulées, finissent par dégager la vérité... Dans les siècles à venir. Or, voici que la vérité sur cette trahison est tellement criante qu'elle n'a pas attendu les travaux des temps futurs, réservés aux réhabilitations et aux condamnations érudites que l'on destine à quelques rares initiés, voici qu'elle se manifeste à la face de tous, apparaissant dans la lumière d'une évidence irréfutable. Voici, enfin, qu'un vent contraire vient balayer les strates de la mauvaise foi et mettre à jour une justice qui n'a plus les yeux bandés par la veulerie et le cynisme.
Et cette vérité est si prégnante qu'un journaliste, dont la plume fait autorité en France, Alain Duhamel, a éprouvé le besoin de l'exprimer dans le numéro spécial thématique (n°122 de novembre-décembre 2009) de la revue Historia consacré aux "Grands traîtres de l'Histoire". LÉcho de l'Oranie vous livre ici le dialogue relaté par Historia entre son journaliste et Alain Duhamel.

Interview d'Alain Duhamel

- Historia: Quel est selon vous l'acte de trahison le plus retentissant de la Véme République :

- Alain Duhamel: «Sans hésitation, celui du Général de Gaulle, vis-à-vis des Français d'Algérie. Ses plus proches collaborateurs témoignent qu'il avait l'intention d'agir pour l'indépendance de l'Algérie, dès 1958, mais il était trop intelligent pour dévoiler ses objectif, dès le départ. En fait, il s'est retrouvé dans l'obligation de mettre sur pied "un simulacre pédagogique". Cette trahison a eu des conséquences certainement indispensables, mais néanmoins inhumaines, tant pour le million de Pieds Noirs que pour beaucoup d'Algériens».

- Historia: Est-il possible de distinguer plusieurs natures de trahison, depuis le début de la Cinquième République ?...

- Alain Duhamel : «De Gaulle et l'Algérie, c'est vraiment une trahison de nature politique. Si j'ose dire, c'est une trahison d'État!».
Que voilà un vent nouveau pour l'Histoire, un vent rafraîchissant auquel nous n'étions pas habitués, que nous n'espérions plus voir souffler, mais aussi un vent qui décape, érode peu à peu ce monument, cette statue du Commandeur que d'aucuns ont édifiée à la gloire de l'homme aux deux étoiles, et qui commence à se déliter sous la morsure de ce vent de vérité dont nous saluons le passage. Est-ce à cause de cela que certains se sont crûs obligés de tenir colloque pour redorer un blason bien terni et bien mis à mal par ces évidences qui surgissent maintenant et que nul ne peut nier?

C'est ainsi qu'il a été organisé deux journées sur le thème"Charles De Gaulle, chrétien, homme d'État ? L'influence de sa foi chrétienne sur son action à la tête de l'État", clôturées par une allocution du cardinal Vingt-trois.
Le choix d'un tel sujet, vraiment trop "gros" pour parler de façon triviale; puisqu'on ne peut parler de cette récupération hagiographique avec sérieux a soulevé sur le forum internet (http://www.france-catholique.fr/De-Gaulle-homme-d-Etat-chretien.html) un concert de remarques indignées et scandalisées, et elles ne viennent pas toutes de Pieds-Noirs.

Celui-ci, historien, agrégé de l'Université a écrit :

«Les proches des victimes de la fusillade de la rue d'Isly, des 3 200 compatriotes disparus en Algérie entre les accords d'Évian et l'indépendance, des centaines de Pieds-Noirs enlevés et disparus à Oran, des dizaines de milliers de Harkis livrés à la vindicte du FLN, apprécieront à sa juste valeur la tenue d'un colloque consacré à la soi-disant imprégnation chrétienne d'un chef de l'État qui a utilisé le mensonge comme méthode habituelle de gouvernement et qui a utilisé son droit de grâce avec un sens éminent du pardon et de la charité».

Celui-là, plus lapidaire écrit :

«De Gaulle, homme d'État chrétien ? Où sont les témoignages de charité ? Le cœur aimant? La pitié ? On ne voit que rancune, sournoiserie, trahisons, orgueil, dédain, morgue... Comme qualités chrétiennes, on fait mieux».

Il y a des pages et des pages de ces déclarations, les unes plus indignées et plus virulentes que les autres. L'espace réservé à cet éditorial ne permet pas de les rapporter toutes.

LÉcho de l'Oranie, pour sa part, a sélectionné une lettre de Madame Bernadette Ryter-Leonelli, adressée à Monseigneur Vingt-Trois, que nous publions ci-après, in extenso, avec l'aimable autorisation de celle qui l'a rédigée. Cette missive est la synthèse pratiquement exhaustive de tout ce que les internautes ont pu exprimer sur la toile, et nous adressons à son auteur, nos remerciements reconnaissants et nos chaleureuses félicitations pour le courage qu'elle a manifesté. Que les autres nous pardonnent de n'avoir pas eu la possibilité de les citer.

«Eminence,

«La décision d'élever le général de Gaulle au rang de "grand Chrétien" avec votre bénédiction a plongé dans la consternation la plus totale tous ceux qui furent marqués par la tragédie algérienne. J'en fais partie.

«Habitués à lutter contre la désinformation depuis près d'un demi?siècle nous pouvons constater une fois de plus, à l'instar du professeur Maurice Allais, "qu'une extraordinaire tentative de falsification de l'Histoire s'est développée à propos de l'Algérie, qui mérite d'être dénoncée.

«C'est une constatation sans cesse renouvelée que les clans qui l'emportent, réécrivent l'Histoire à leur façon, qu'ils passent sous silence leurs fautes voire leurs crimes.

«Va-t-on également assister à une réécriture de l'Évangile ?

«En évoquant le parcours politique du Général de Gaule nous sommes loin du parcours de vie d'un chrétien qui a œuvré pour sa foi, la propagation et la défense de celle-ci!

«La longue histoire de l'Église nous apprend, hélas! , que bon nombre de ses membres s'en sont montrés gravement indignes, mais de nos jours l'accès à la connaissance de tous les documents ne nous permet plus de dire: "Mon Dieu pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font!" La France, hier fille aînée de l'Église, n'a peut-être aujourd'hui que les saints qu'elle mérite ! Les récentes révélations de Monsieur Duhamel dans la revue "Historia" considérant le général de Gaulle comme le plus grand traître du XXe siècle, précisément en raison de sa politique algérienne, est une étincelle de vérité qui, nous l'espérons, ouvrira la voie à d'autres révélations occultées : 10 000 PiedsNoirs, 700 soldats assassinés ou disparus.

«C'est une lourde responsabilité que prend l'Église en se faisant complice de ceux qui veulent balayer d'un trait de mémoire : "Les fruits amers et sanglants d'une politique basée sur le mensonge, le parjure et la haine".

«De l'avis même de ses proches, le général de Gaulle était vindicatif, rancunier, cynique, xénophobe. Une opinion apparemment largement partagée. Au lendemain de sa mort nous pouvions lire: "Le général de Gaulle est mort d'un arrêt cardiaque... Ainsi donc, il avait un cœur!"

«Peu de mois après ses déclarations fracassantes sur l'hécatombe que connaîtrait l'Algérie, si "nous étions assez lâches ou assez stupides pour l'abandonner"; ou encore de sa poignante affirmation que: "de Dunkerque à Tamanrasset, il n'y avait que des Français à part entière", il déclarait : "Les verriez-vous avec leurs djellabas dans les couloirs de Matignon ?.."Les Harkis ? Ce magma dont il faut se débarrasser au plus vite"...
«Un "magma" de 150 000 personnes qu'il abandonna sans pitié aux nouveaux maîtres de l'Algérie, barbares d'un autre âge: Les tortionnaires du FLN. Dépecés vifs, suspendus à des crochets de boucherie, égorgés, bouillis, enterrés vivants.

«Parlant des Pieds-noirs : "Qu'est-ce que ces Lopez, Hernandez ou autre Segura qui se réclament Français " . . . . . ..
«Lorsque Monsieur Peyrefitte évoqua le triste spectacle de ces Pieds-Noirs et Harkis sur les quais des gares, engourdis et terrassés par la souffrance, il rétorqua: "N'essayez pas de m'apitoyer... Qu'ils souffrent, ils ne seront pas les premiers !"
«Du colonel Bastien-Thiry qu'il refusa de gracier, il déclara: "La France a besoin de martyrs ? je le lui offre, il le mérite !" Une exécution qui tétanisa la France entière, toutes opinions confondues.
«Le général de Gaulle est en outre le grand responsable du massacre de la rue d'Isly, le 26 mars 1962, et de l'horrible carnage du 5 juillet à Oran, surnommé l'Oradour-sur-Glane algérien. "Sanguis martyrum, semen christianorum", avait écrit un prêtre au lendemain de la messe de Requiem célébrée le 26 mars 1963, poursuivant : "Ces victimes assassinées sont des martyrs de la foi à la Patrie et à l'Église. Cette flaque de sang pur, où le pouvoir a glissé et perdu l'équilibre, a lavé les Français de leur léthargie criminelle! Une léthargie coupable et durable qui tente de s'insinuer au sein même de l'Église en voulant jeter dans les charniers de l'Histoire ceux qui furent crucifiés sur une croix de Lorraine."

«Je dois à Votre Éminence l'assurance du respect dû à sa charge, mais ne peux dissimuler mon profond désarroi »

Nous conclurons cet éditorial en revenant sur ce vent de l'Histoire dont on nous a tant "bassinés" pour justifier la fatalité, voire la légitimité, de tous nos malheurs. Pour une fois qu'il s'est mis à souffler en notre faveur, appuyons sur la chanterelle et, puisque nous sommes en période de vœux, souhaitons qu'il nous apporte en même temps que la certitude qu'il est en train de s'attaquer à la pyramide élevée à l'imposture, la consolation de savoir qu'enfin, une saison nouvelle est en train de fleurir.

Les uns et les autres, nous avons inlassablement semé. Nos efforts n'auront pas été inutiles. Nous passerons, car c'est le lot de toute destinée humaine. Mais dans les sillons tracés, nos semailles ne passeront pas. Fasse le vent nouveau germer encore et encore pour nos petits?enfants et ceux qui viendront après, les épis de la vérité. Ce sera le souhait de l'Écho de l'Oranie pour la nouvelle année. "Ainsi soit-il", aurait dit Monseigneur Vingt-trois.

L'ECHO DE L'ORANIE 326- janvier - février 2010


L’AGRESSION BRITANNIQUE SUR MERS-EL-KEBIR le 3 juillet 1940 

Cette agression non justifiée, en dehors de la volonté britannique d'éliminer définitivement la concurrence de la marine française, est d'autant plus odieuse qu'elle a reçu l'approbation de De Gaulle.

Pour ma part, jeune bachelier depuis quelques jours, j'ai assisté personnellement à cette horrible destruction des fleurons de notre marine à Mers-El-Kébir depuis le haut des falaises de Gambetta à Oran, d'où l'on avait une vue plongeante sur la rade. Cela est gravé à jamais dans ma mémoire.

1927 morts et plusieurs centaines de blessés graves : les marins britanniques ont tué plus de marins français que la Flotte allemande pendant toute la guerre ! De ce jour est née ma détestation indéfectible de l'Angleterre et de De Gaulle. (Bernard Lefèvre)

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Le texte qui suit est de Joseph Castano (e-mail : joseph.castano0508@orange.fr)

« Le souvenir de ces morts dérange tout le monde parce que l’évènement échappe à la logique. Il est à part des tragédies de la guerre. Personne n’a intérêt à ce que l’on en parle trop »

Amiral Marcel Gensoul ( NDLR : Au contraire nous pensons qu'il faut que l'on en parle beaucoup)

Mers El-Kébir… le « Grand Port », mot composé arabe, évoque la mer, que ce lieu géographique essaie d’étreindre dans la tenaille, largement ouverte de sa rade, et l’installation portuaire que la France de la seconde moitié du XX° siècle y a créée…

Tour à tour, port de pirates, centre de transit commercial et base navale, elle a offert une physionomie différente à chaque nouveau contact de populations, à travers les vicissitudes d’une histoire bimillénaire. Ce mouillage est à 200 kilomètres des ports ibériques de Carthagène et d’Alméria, du port rifain de Mélilla, à une distance à peu près double du Détroit de Gibraltar, passage obligatoire de la Méditerranée à l’Atlantique ou du Moyen Orient à l’Occident européen.

Mieux abrité que Gibraltar, le port possède une des rades les plus belles et les plus sûres de l’Algérie. Le site profite enfin de la proximité de l’agglomération urbaine d’Oran, créée au début du X° siècle.
Le but de la base navale est, non seulement de compléter la défense des côtes algériennes, de maintenir l’intégrité du territoire français, mais aussi d’assurer la liberté des communications et d’organiser notre présence dans la Méditerranée occidentale, en cas de conflit, face à une Italie hostile (en 1939) et à une Espagne d’une neutralité bienveillante envers les pays de l’Axe Berlin-Rome.

L’armistice franco-allemand du 18 juin 1940 consacre l’échec de nos armées sur terre ; notre flotte, une des plus puissantes qui n’avait pas été vaincue, est libre. Ni l’amiral Darlan, ni le général Weygand n’ont l’intention « …de livrer à l’ennemi une unité quelconque de notre flotte de guerre » et de Gaulle le dira, le 16 juin à Churchill en ces termes  « La flotte ne sera jamais livrée, d’ailleurs, c’est le fief de Darlan ; un féodal ne livre pas son fief. Pétain lui-même n’y consentirait pas ».

Les Anglais, de leur côté, désirent que notre flotte, riche en unités lourdes et légères, se rende dans leurs ports. Elle aurait pu le faire, le 16 juin 1940, mais personne ne lui en donne l’ordre et la Marine reçoit l’assurance, "qu’en aucun cas, la flotte ne sera livrée intacte, mais qu’elle se repliera probablement en Afrique ou sera coulée"précise l’Amiral Darlan. Hitler ne demande pas livraison de notre flotte (le projet d’armistice ne le prévoyant d’ailleurs pas), pas plus que de nos colonies, sachant qu’il n’est pas dans nos intentions d’accepter de telles exigences.

Les 18 et 19 juin, sont sabordées ou détruites, des unités  en construction à Cherbourg, celles en réparations à Brest, Lorient, La Pallice et au Verdon. Les bâtiments capables de prendre la mer appareillent partie pour Plymouth, partie pour Casablanca, même le cuirassé Jean Bart inachevé.

Le 27 juin, Churchill, en dépit des assurances données par le gouvernement Français, décide, dans le plus grand secret, de mettre « hors d’état de nuire » la marine française. Cette opération aura pour nom Catapult.

Le 30 juin, dans un accès de colère, l’amiral North s’adresse à l’amiral Somerville :
- Qui a eu cette fichue idée (opération Catapult) ?
- Churchill ! répondit Somerville
- No Catapult but Boomerang ! Cette opération nous met en danger, répliqua North. Winnie (Churchill) est fou ! Je vois ce qu’il veut mais c’est une solution criminelle.

Les bâtiments de la Méditerranée, le 3 juillet 1940, sont amarrés le long de la jetée de Kébir, d’Est en Ouest : le transport Commandant Teste, les cuirassés Bretagne et Provence, les croiseurs Strasbourg et Dunkerque. Leur font vis-à-vis, dans le fond ouest de la baie, six contre-torpilleurs : Mogador, Volta, Tigre, Lynx, Terrible, Kersaine…les fleurons de la flotte française. Au mât du Dunkerque, flotte la marque de l’Amiral Gensoul, commandant en chef… La démobilisation doit commencer dans quelques jours, les équipages se préparent à aller en promenade pour se distraire à terre.

Les clauses de l’armistice ont été scrupuleusement observées, et dans le délai qui avait été fixé. Sur nos bâtiments, les culasses des pièces ont été démontées ; il en a été de même dans les batteries de côtes et de D.C.A. Dans les hangars d’aviation, les mesures de démobilisation ont été prises ; on a vidé les réservoirs de leur essence, démonté les canons des chasseurs et les mitrailleuses de tous les appareils ; les munitions ont été rassemblées et mises en dépôt.

Vers 7 heures du matin, un torpilleur anglais, le Foxhound, se présente devant Mers El-Kébir. Un premier message annonce qu’il a à son bord un officier britannique, chargé d’apporter au commandant en chef de la flotte de l’Atlantique une communication de la plus haute importance. Mais une véritable force navale l’accompagne : le Hood, bâtiment de 42000 tonnes, le plus grand cuirassé du monde, armé de pièces de 380 ; le Vaillant, la Résolution, armés également de pièces de 380 ; l’Ark-Royal, le plus rapide des porte-avions anglais, tous escortés de bâtiments légers et de torpilleurs.

Sur les bâtiments français, l’arrivée inattendue de cette imposante armada provoque de l’étonnement, qui sera bientôt de la stupeur. Un officier d’état-major français est envoyé par l’amiral Gensoul à la rencontre de l’officier britannique, le commandant Holland. Celui-ci est porteur d’un document qu’on peut résumer ainsi :

« La flotte de l’Atlantique est invitée à rallier la flotte britannique, ou à défaut, un port de l’Amérique, avec équipages réduits. En cas de refus de cette offre, elle devra se saborder, sinon, par ordre du gouvernement de Sa Majesté, la flotte britannique usera de la force. »

L’amiral Gensoul réafirma au parlementaire britannique que les craintes de voir les bâtiments français tomber aux mains des Allemands et des Italiens étaient injustifiées : « La marine française n’a pas l’habitude de manquer à sa parole ! », s’exclama-t-il.

Plus tard, il affirmera qu’il ne pouvait accepter  "un ultimatum se terminant par :  ou vous coulez vos bateaux ou je vous coule. C’est exactement : la bourse ou la vie… quelquefois, on donne sa bourse pour sauver sa vie. Dans la Marine, nous n’avons pas cette habitude-là ". Servitude et grandeur militaires !
Ainsi, nos bâtiments, contre la force, se défendraient par la force.

Au moment où l’officier britannique sortait de la rade, le commandant de la flotte anglaise signalait : « Si les propositions britanniques ne sont pas acceptées, il faut que je coule vos bâtiments. »

Les bateaux français, aux feux éteints, disposés pour un désarmement rapide, reçoivent l’ordre à 7h55 : « Prendre dispositions de « combat », puis à 9h10 : « Flotte anglaise étant venue nous proposer ultimatum inacceptable, soyez prêts à répondre à la force par la « force ».

En effet, le 3 juillet 1940, vers 10h, l’Amiral anglais Somerville adresse un ultimatum aux unités de la flotte française : « Coulez vos bâtiments de guerre dans un délai de 6 heures, ou nous vous y contraindrons par la force. »

Après un conseil tenu par l’Amiral Jarry, commandant la Marine à Oran, le général de Saint-Maurice et le Préfet Boujard, celui-ci informe la population, par un communiqué affiché à 13h30, « qu’une alerte réelle pourrait avoir lieu l’après-midi, l’invite à se réfugier dans les abris, tranchées, etc…, renvoie les élèves dans leur famille ». Les consulats anglais du département sont gardés et surveillés, pour parer à toute manifestation. Les services de défense passive, l’hôpital, les services sanitaires, la Croix-Rouge et la police sont alertés. La dispersion des habitants de Mers El-Kébir est décidée, seul le Maire, les conseillers municipaux, les fonctionnaires et ouvriers de la Centrale et des travaux portuaires restent à leur poste.

Dès 14h, heure approximative de l’expiration de l’ultimatum, les avions de l’Ark Royal volant sur l’eau déposent des mines magnétiques, à l’entrée du port et de la rade de Mers El-Kébir. L’escadre française est pratiquement bloquée (Churchill l’a reconnu). L’Amiral Gensoul cherche à gagner du temps pour permettre aux batteries côtières, aux avions de la Sénia (aéroport situé à la périphérie d’Oran), aux unités de la Flotte, de se réarmer pour le combat et aussi de laisser à nos alliés d’hier le temps de réfléchir à la portée de leur ultimatum. L’amiral anglais répond à une demande de cesser le feu qu’il ne l’arrêtera « que quand toute la flotte française sera coulée ».

A 16h56, la flotte anglaise commence le feu. Abritée derrière l’éperon rocheux du fort de Mers El-Kébir, elle tire à cadence accélérée sur nos bâtiments qui cherchent à sortir de la rade. Les consignes s’exécutent partout avec ordre, à Oran comme à Kébir. Après 12 ou 15 minutes de « tir au gîte », les batteries côtières du Santon et de Canastel répondent au feu des Anglais ; le Strasbourg sort des passes. Le bilan s’établit ainsi : le croiseur Bretagne, atteint, explose, coule en sept minutes et disparaît sous l’eau : 150 hommes seulement sur 1300 fuient la mort, soit à la nage, soit en chaloupes. Le croiseur Dunkerque, n’ayant pu prendre la mer, à cause d’une avarie à son gouvernail, reçoit un obus qui tue 150 marins, plus de 100 mécaniciens et chauffeurs, 2 ingénieurs… Le bâtiment est hors de combat. Le croiseur Provence, touché, peut par ses propres moyens, aller s’échouer sur la côte de Kébir : il y a 4 morts. Le contre-torpilleur Mogador X61, incendié par l’arrière, s’échoue et compte 14 morts. Le Rigaut de Genouilli est atteint, seul le Commandant Teste, non cuirassé, amarré à la jetée en construction, est intact. Le Strasbourg fonce vers la haute mer, part vers Alger, puis Toulon.

Et partout ces mêmes visions apocalyptiques ;  parmi les carcasses d’acier éventrées, calcinées, retentissaient les cris déchirants de centaines et de centaines de marins agonisants, mutilés, brûlés ou suffoquant au milieu d’une fumée âcre et d’un mazout noirâtre qui étouffent leurs dernières plaintes.

Aussitôt les secours s’organisent. Le Maire de Mers El-Kébir, M. Boluix-Basset, les pêcheurs, gendarmes, pompiers, marins rescapés et la population aident au sauvetage des hommes des bâtiments atteints, jetés à l’eau valides ou blessés. Une chapelle ardente est installée dans la salle du cinéma de Kébir. Les obsèques des 1380 marins –assassinés- ont lieu le 5 juillet, au cimetière de Mers El-Kébir, en présence du Maire, du Préfet et de l’Amiral Gensoul qui s’adressera une dernière fois à ses hommes en ces termes : « Vous aviez promis d’obéir à vos chefs, pour tout ce qu’ils vous commanderaient pour l’Honneur du Pavillon et la grandeur des armes de la France. Si, aujourd’hui, il y a une tache sur un pavillon, ce n’est certainement pas sur le nôtre. »

Le drame n’est pas terminé pour autant. La haine ancestrale de nos « alliés » allait se concrétiser ce 6 juillet 1940. A 6h30, par trois fois en vagues successives, des avions britanniques survolent la rade, à basse altitude, déposent des mines magnétiques entre le Dunkerque et la passe, prennent le navire comme cible. Torpilles et bombes atteignent le bâtiment qui s’enfonce et échoue sur le fond, en donnant de la bande. Les trois chalutiers ou remorqueurs, coopérant à l’évacuation des morts du 3 juillet, sont coulés à leur tour. La D.C.A  côtière, les batteries du Santon, Bel Horizon et Lamoune, les mitrailleuses installées sur la côte, au stade de la Marsa et à l’usine électrique répondent. Le drame, c’est que cette attaque fera encore 205 tués et 250 blessés atteints gravement. Au total, la marine française déplore plus de 1927 morts ou disparus et plusieurs centaines de blessés dont la plupart gravement brûlés. Deux avions anglais sont abattus.

Ce qui est horrible, c’est que les marins anglais ont tué en une semaine plus de marins français que la Flotte allemande pendant toute la seconde guerre mondiale. Nous ne sommes pas loin des 2403 morts du drame de Pearl Harbor, l’un des grands événements de cette guerre puisqu’il décida de l’entrée en guerre des Etats-Unis d’Amérique. Mais les Japonais étaient leurs ennemis, les Anglais étaient nos alliés. C’est là un crime inqualifiable… impardonnable.

Le 8 juillet, De Gaulle, parlant au micro de la BBC, ose déclarer :

« En vertu d’un engagement déshonorant, le gouvernement qui fut à Bordeaux avait consenti à livrer nos navires à la discrétion de l’ennemi… J’aime mieux savoir que le « Dunkerque » notre beau, notre cher, notre puissant « Dunkerque » échoué devant Mers El-Kébir, que de le voir un jour, monté par les Allemands, bombarder les ports anglais, ou bien Alger, Casablanca, Dakar. » …

et pas le moindre mot de compassion envers les victimes de cette tragédie.

Pour la première fois se trouvait ainsi affirmée, dans la bouche même d’un général français, une contrevérité : Alger, Casablanca, Dakar, donc les clés de l’Empire, allaient être utilisées contre les alliés britanniques. Et comme il vouait une haine viscérale à « l’Empire » qu’il considérait comme « Pétainiste » et qu’il fallait absolument mettre au pas pour la réalisation future de ses desseins, il donna à la flotte britannique, le 23 septembre 1940, la consigne de bombarder Dakar. Ce fut l’échec. L’insuccès des Britanniques fit comprendre aux uns et aux autres qu’il était vain de vouloir détacher l’Empire français de la Métropole et que la poursuite des attaques servirait de prétexte à une intervention allemande.

Dans ses mémoires, Churchill n’a pas caché son embarras. Il a comparé Mers El-Kébir à une tragédie grecque : « Ce fut une décision odieuse, la plus inhumaine de toutes celles que j’ai eues à partager », écrira-t-il.

Les historiens, les politiques, les « moralistes » et les censeurs qui ont eu à juger des hommes, des gouvernants, et à écrire l’Histoire, ont dédaigné de prendre en considération le traumatisme dévastateur que cet événement tragique avait produit dans les esprits…

Mers El-Kébir explique en grande partie l’attitude de bon nombre de nos gouvernants de Vichy durant le conflit comme elle explique aussi celle des autorités civiles et militaires d’Algérie en 1942-1943 et d’une population acquise au Maréchal Pétain mais volontaire pour poursuivre la lutte avec Darlan et Giraud contre les puissances de l’Axe.

L’Afrique du Nord, malgré son traumatisme, accepta de rentrer en guerre en 1942 et sera avec son « armée d’Afrique », l’une des composantes de la victoire finale. Elle conservera, néanmoins, son hostilité à De Gaulle, que ce dernier, devenu président du Comité de la Libération devait justifier… Il se souviendra toujours de ce sentiment d’inimitié à son égard et, dès 1958, remis au Pouvoir par ceux-là mêmes qui l’avaient blâmé, leur fera supporter amèrement le poids de sa rancune…

Ces morts Français, bannis de la mémoire nationale, auraient pu reposer en paix.

Or, le 5 Juillet 2005, jour anniversaire d’une autre tragédie (Le massacre de plus de trois mille Européens, le 5 Juillet 1962 à Oran), le cimetière de Mers El-Kébir fut saccagé sans opposition des autorités algériennes, sans qu’aucune autorité gouvernementale française, aucun média, aucune association humanitaire et « antiraciste », n’élevassent la moindre protestation, préférant s’humilier à « commémorer » la « répression » (beaucoup plus commerciale) de Sétif par l’armée française en 1945.

Aujourd’hui encore, le souvenir de cette lâche agression britannique contre une flotte au mouillage et désarmée demeure vivace dans la Marine et, paraphrasant Talleyrand, on peut affirmer que « Mers El-Kébir a été pire qu’un crime, une faute ».
Quant aux survivants de cette tragédie qui défilèrent devant les cercueils de leurs camarades, ils ont conservé depuis, ce visage dur des hommes qui n’oublient pas.
 
N.B : Le 24 mai 1941, au large de l’Islande, le cuirassé Bismarck coula le Hood. Trois  jours plus tard, le 27 mai 1941, il fut attaqué au large de Brest et sombra à son tour sous les coups d’une armada britannique.
 
 

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